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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Andy Anderson : Hongrie 1956
Introduction
Article mis en ligne le 23 octobre 2016
dernière modification le 19 octobre 2016

par ArchivesAutonomies

"Le socialisme... est la conscience de soi positive de l’homme".

K. Marx, Manuscrits économiques et philosophiques (1844)

Le 4 novembre 1956, à 3 heures du matin, quinze divisions blindées russes, qui comptaient au total 6.000 chars, se regroupèrent aux points-clés de la Hongrie, en vue des derniers préparatifs de leur deuxième assaut contre une population qui, proportionnellement, n’avait guère de moyens de défense. Le premier assaut, un peu plus d’une semaine auparavant, avait été une histoire assez confuse. Moscou prétendait même ne pas avoir été consultée. En fait, on ne s’était pas attendu à ce que les Hongrois se battent contre des chars avec les mains quasiment nues. On ne s’était pas non plus attendu à ce que les soldats russes passent en si grand nombre du côté des travailleurs hongrois. Cette fois, il fallait qu’il n’y ait aucune erreur. A 4 heures, les chars s’ébranlèrent.

Il leur fallut près de deux semaines pour anéantir les principaux centres de résistance armée. L’une des plus grandes révolutions prolétariennes de l’histoire fut écrasée dans le sang. Une ironie atroce veut que ceux qui ordonnèrent ce massacre se soient prétendus les représentants authentiques de la glorieuse révolution d’octobre 1917. Trente-neuf ans auparavant, la Russie avait été pour un temps le quartier général de la révolution mondiale. Le clairon avait sonné en Russie, appelant les peuples exploités et opprimés du monde entier à chasser leurs maîtres et à se joindre aux travailleurs russes pour construire une société nouvelle. Aujourd’hui, cependant, ce ne sont plus les accoucheurs de la révolution, mais ses fossoyeurs, qui occupent le Kremlin.

Après la deuxième guerre mondiale, les Russes parvinrent à renforcer leur "socialisme" le long des rives du Danube et jusqu’aux frontières de l’Autriche. Ils dominèrent ainsi un territoire qui s’étendait de la Baltique aux Balkans. Plus de cent millions de personnes de différentes nationalités étaient tombées sous la coupe du nouvel ours russe. Pendant de longues années, ces peuples avaient été malmenés, opprimés, manipulés, dirigés par la Russie des tsars ou par l’un des Etats occidentaux. Sous le pouvoir stalinien, ils ne s’en trouvèrent pas mieux. Leurs chaînes ne furent rien moins que rendues plus légères. Pour eux, le mot "socialisme" en vint à signifier exactement son contraire.

En mars 1953, Staline mourut. En juin de la même année, les travailleurs de Berlin-Est se rebellaient. Leur révolte, remarquable par le caractère politique des revendications exprimées, fut très vite réprimée par les chars russes. En 1956, ces nations assujetties étaient devenues de plus en plus dangereuses, sur le plan politique, pour les dirigeants soviétiques. La bureaucratie soviétique perçut le danger : au XXème Congrès, Khrouchtchev lui-même démantela la mythe de Staline et promit de libéraliser les méthodes staliniennes. Mais Khrouchtchev et ses partisans se trouvèrent bientôt devant un dilemme. Il est en effet bien malaisé de continuer à pratiquer une religion après avoir détruit son dieu et, bien que les dirigeants russes aient essayé de rompre avec certains des plus grands maux hérités de leur passé, ils étaient et demeurent, aujourd’hui encore, incapables de lutter contre les causes profondes de ces maux.

Les ouvriers de Poznan, en Pologne, furent les premiers à montrer ce qu’ils pensaient de la "nouvelle" voie vers le socialisme. Les Hongrois furent étonnés et plus tard stimulés en voyant avec quelle douceur ces travailleurs rebelles - et même leurs "chefs" - étaient traités. A leur tour, ils se soulevèrent. Ils furent d’abord victorieux, puis furent écrasés avec les mêmes méthodes que Khrouchtchev avait dénoncées à peine quelques mois auparavant. Nombreux sont ceux qui, de par le monde, furent bouleversés par cette boucherie. Elle choqua surtout les travail leurs et les intellectuels sincères qui, de bonne foi, avaient cru voir dans la Russie le défenseur du socialisme. A leurs yeux, l’idéal qu’ils avaient caressé, l’idéal pour lequel ils avaient combattu et souffert pendant de longues années et pour lequel beaucoup de leurs camarades étaient morts, cet idéal s’avérait suranné.

La révolution hongroise fut l’événement le plus important de l’histoire de la classe ouvrière depuis 1917. Elle marqua la fin d’une ère et le début d’une autre. Elle détruisit irrévocablement les faveurs dont le Kremlin et ceux qui le soutenaient avaient pu bénéficier sur le plan moral. Mais elle fut aussi bien plus que cela : un événement extrêmement positif dont ceux qui désirent amener un changement vers une société sans classes, en Grande-Bretagne ou n’importe où ailleurs dans le monde, peuvent tirer des leçons de la plus haute importance.

En 1956, la classe ouvrière hongroise mit en exergue l’exigence d’une gestion ouvrière de la production. Elle insista pour que les Conseils Ouvriers jouent un rôle dominant dans tous les domaines de la vie sociale ; et elle proclama cela dans une société où la propriété privée des moyens de production avait, avec l’ancienne classe dominante basée sur elle, été amplement éliminée. Qui plus est, elle le proclama dans une société où le pouvoir politique était assumé "au nom de la classe ouvrière" par un parti qui, il est vrai, s’était donné le nom d’"ouvrier" de sa propre autorité. En mettant en avant ces deux exigences dans les circonstances particulières où ils se trouvaient, les travailleurs hongrois posèrent les jalons d’une nouvelle route. En cette deuxième moitié du vingtième siècle, leurs idées deviendront l’héritage commun des travailleurs de tous les pays.

La révolution hongroise était bien plus qu’un soulèvement national ou une tentative de remplacer un groupe de dirigeants par un autre. C’était une révolution sociale au sens le plus profond du terme. Son objectif était un changement fondamental dans les rapports de production, dans les relations entre dirigeants et dirigés dans les usines, les mines et les campagnes. L’élimination de la propriété privée des moyens de production n’avait résolu aucun de ces problèmes, bien au contraire ! La concentration du pouvoir politique dans les mains d’une "élite" de bureaucrates les avait mille fois exacerbés.

Par ses revendications-pivots, par son exemple héroïque, et malgré une éclipse temporaire, la révolution hongroise a bouleversé toutes les prédictions et toutes les classifications politiques antérieures. Elle a créé de nouvelles lignes de démarcation, non seulement dans les rangs du mouvement ouvrier, mais également dans la société en général. Elle a mis à nu le vide théorique de tout ce qui se classe à gauche de la social-démocratie. Un tas de vieux problèmes sont maintenant devenus sans importance, et de vieilles discussions n’ont aujourd’hui plus la moindre signification. Fini le temps des subtilités terminologiques, du funambulisme intellectuel, de l’équivoque ! Fini le temps où l’on écartait habilement les regards de la réalité ! Pour les révolutionnaires des années à venir, toutes les questions importantes se résumeront à de simples interrogations : êtes-vous pour ou contre le programme de la révolution hongroise ? Etes-vous pour ou contre la gestion de la production par les travailleurs ? Etes-vous pour ou contre le pouvoir des Conseils Ouvriers ?

La plupart des gens ont une connaissance très superficielle de ces semaines d’octobre et de novembre 1956. Ils connaissent encore moins les événements qui furent à leur origine. Nous pensons que ce livre peut contribuer à une meilleure connaissance et une meilleure compréhension de ce qui s’est réellement passé.

(Suite du texte...)