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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La mission du prolétariat
Révision n°5 - Juin-Juillet 1938
Article mis en ligne le 6 juillet 2016
dernière modification le 4 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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C’est Marx qui a donné la vie à la conception d’une mission du prolétariat, conception un peu mystique mais à laquelle il sut attacher une application rationnelle qui parut longtemps incontestable. La société actuelle étant divisée en deux classes principales, violemment opposées, la bourgeoisie et le prolétariat, le développement de la première a pour résultat l’augmentation du nombre et de la cohésion des prolétaires. "A mesure que diminue le nombre des grands capitalistes… on voit augmenter la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégénérescence, l’exploitation, mais également la révolte de la classe ouvrière qui grossit sans cesse et qui a été dressée, unie, organisée, par le mécanisme même du procès de production capitaliste." Dans le même temps le monopole capital gêne de plus en plus le mode de production qui s’est développé avec lui et par lui et devient l’entrave du progrès technique. Hégélien, Marx déduit hardiment de ces différentes constatations que le prolétariat est l’antithèse du capital et que de sa révolte sortira la nouvelle synthèse sociale, autrement dit que le prolétariat est chargé par le mouvement de la société de délivrer les forces productives arrêtées dans leur progrès "d’exproprier les expropriateurs." Comme le régime féodal le fit autrefois la bourgeoisie arrête aujourd’hui le développement des forces productives ; comme la bourgeoisie les libérer par la subversion du régime féodal, le prolétariat, à son tour, servira le progrès par la subversion du régime capitaliste.

Cette conception suppose d’abord une foi implicite mais profonde en un progrès technique continu et illimité et la croyance à l’unité des intérêts du mouvement ouvrier et de ceux de la culture humaine. Le progrès technique doit s’entendre des modifications techniques qui améliorent le rendement humain, celles qui permettent, avec moins de travail, de produire autant et plus d’objets utiles. En ce sens il n’est pas douteux qu’il serve les intérêts de la culture puisque celle-ci ne s’améliorera d’une manière décisive que dans la mesure où les possibilités pour chacun d’utiliser et de développer ses aptitudes personnelles seront augmentées. Accepter la conception d’une mission historique du prolétariat c’est donc juger que le prolétariat, de par sa fonction sociale, son nombre, sa conscience, non seulement s’emparera du mode de production capitaliste mais aussi qu’après l’avoir débarrassé de l’hypothèque capitaliste et de ses résidus il pourra l’utiliser pour favoriser la liberté et par conséquent la culture humaine.

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Marx s’appuyait sur le fait constaté que les anciennes classes moyennes, ruinées par la centralisation du capital, augmentaient le nombre des prolétaires en même temps que ceux-ci subissaient une aggravation de leurs conditions de vie. Si l’on entend par prolétaires les travailleurs libres politiquement mais entièrement dépouillés, ne possédant que leur force de travail, qu’ils doivent vendre pour obtenir des moyens de subsistance, il est bien exact que les prévisions de Marx ont été entièrement justifiées par le temps. Le nombre des salariés va augmentant. Les moyens de production sont la propriété de monopoles de moins en moins nombreux. Mais si l’on entend par prolétaires les seuls ouvriers industriels, comme c’est le cas le plus fréquent, alors il faut reconnaître que la prévision marxiste a cessé d’être juste depuis pas mal d’années et que le nombre des prolétaires n’augmente plus ou diminue.

C’est que le même mouvement de centralisation du capital, en augmentant le nombre des salariés, développait aussi la division du travail et augmentait la spécialisation des travailleurs. Le développement des moyens de transport, des entreprises commerciales, du crédit, des assurances, des entreprises publiques, etc., a suivi les progrès de l’industrie. Pendant que diminuait le nombre des entrepreneurs individuels, celui des employés, techniciens, fonctionnaires de toutes sortes se multipliait. Par opposition aux propriétaires des moyens de production il peut être parlé d’un prolétariat en faux-col ou d’un prolétariat agricole. Ce serait une erreur de les confondre avec le prolétariat industriel qui n’a ni les mêmes conditions de vie ni les mêmes réactions.

C’est ce qu’a fort bien montré Henri de Man en baptisant de "nouvelles classes moyennes" ces groupes de nouveaux salariés. Il en fait néanmoins des classes anticapitalistes. Peut-être. Mais l’erreur commune est de confondre anticapitalisme et socialisme. Le socialisme n’est pas la qualité de n’importe quelle organisation collective. Le socialisme, il est grand temps de le rappeler, c’est une revendication de justice sociale et un espoir de libération humaine.

Marx avait aperçu les premières conséquences de la division du travail purement technique. "A côté de ces classes principales, (d’ouvriers) il y a un personnel peu nombreux, chargé du contrôle et de la préparation de toute la machinerie, ingénieurs, mécaniciens, menuisiers, etc. Ceux-ci constituent une classe supérieure, composée de savants et d’hommes de métiers…" Il avait aussi insisté à plusieurs reprises dans Le Capital, sur la séparation de la fonction et de la propriété du capital. Mais ce n’est que longtemps après lui qu’il a été possible de se rendre compte que se développait un esprit technicien tout à fait différent de l’esprit prolétaire. Dans ses Réflexions sur l’économie dirigée, H. de Man écrit que "l’homme dont la fonction est d’organiser la production est naturellement porté à exalter cette activité par rapport au rôle, qu’il considère volontiers comme subordonné ou même comme parasitaire, du détenteur de capitaux ou du spéculateur." Il est même porté à vouloir étendre cette activité à l’extérieur de la fabrique. Le congrès de la Taylors Society, décembre 1930, dans son nouveau programme de revendications demande "l’application des principes d’organisation scientifique développés et expérimentés dans l’entreprise individuelle à l’économie comme telle, considérée comme une grande entreprise, dans laquelle tous les membres du monde économique sont ensemble ouvriers et actionnaires." Mais ces techniciens ne se préparent pas seulement des propriétaires de capitaux ; chargés de travaux d’organisation ou de direction ils ont une tendance naturelle, fonctionnelle, à considérer les ouvriers comme des manœuvres qu’il est possible et même moral "dans l’intérêt de tous", de manier et d’utiliser rationnellement, le seul critère de leur travail se trouvant être l’efficiency. Ils subissent la déformation de tous ceux qui détiennent une parcelle du pouvoir. Dans leurs bureaux d’étude ou de direction ils jouent avec la matière humaine aussi abstraitement, aussi inhumainement que l’officier qui dirige de son PC les opérations militaires sur un front éloigné. Par la force des choses toute autre considération que celle du rendement leur devient étrangère. Ils sont même prêts à concéder que chacun, l’ouvrier et le manœuvre comme le technicien joue un rôle utile dan la société mais ils tiennent à ce que chacun ne joue que ce rôle et reste à sa place. Personne n’est plus antidémocratique qu’un technicien. "Comment permettre qu’un manœuvre vienne se mêler de choses qu’il n’entend pas, qu’il ne peut pas entendre, faute des études, des longues études nécessaire ?" Et il faut reconnaître que, dans la division du travail telle que le mode de production l’a développée, la séparation des travaux intellectuels et manuels s’est faite de plus en plus profonde.

Les fonctionnaires participent à ce état d’esprit dans la mesure où ils prennent conscience de leur rôle d’organisation et de direction dans l’Etat moderne et de la supériorité que leur donne leur savoir – je ne dis pas leur culture – sur la masse primaire des manœuvres.

Les employés de commerce et des ouvriers agricoles nécessiteraient une étude plus détaillée et fouillée ; il suffit ici de constater que ces nouveaux salariés se séparent nettement par leurs goûts, leurs besoins, leur mentalité, du prolétariat industriel.

A l’intérieur du prolétariat industriel lui-même, un autre phénomène a introduit une différenciation profonde : le chômage permanent. Tant que l’armée industrielle de réserve n’a été constituée que de chômeurs momentanés, comme sa qualification l’indique bien, car une réserve est faite pour y puiser à mesure des besoins, le chômage n’a eu d’autre résultat que d’abaisser le niveau des salaires par la concurrence sur le marché du travail. Mais dès l’instant que les chômeurs deviennent pour une large part des sans-travail permanents et sans espoir il se forme à côté de la mentalité de l’ouvrier une mentalité fort différente, voire même opposée. Et plus les années passent moins les chômeurs sont composés d’anciens ouvriers. Les membres ruinés des anciennes classes moyennes, ou les sans-travail des classes libérales, intellectuels ou artistes, ou les techniciens sans emploi, ne se prolétarisent plus : ils viennent directement grossir la masse des chômeurs. Les jeunes gens sortant de l’école demeurent souvent inactifs. Le capitaliste qui, il y a un siècle, faisait travailler les enfants au sortir du berceau ne sait plus aujourd’hui leur assurer du travail quand ils arrivent à l’âge adulte. Ainsi est créée peu à peu une masse de déshérités, coupés du travail et de l’action, que le désespoir fataliste mettra à la merci du premier mirage démagogique mais rendra incapable de parvenir à une conscience sociale progressive.

Une autre différence se marque entre ouvriers des grands monopoles et ouvriers des moyennes et petites entreprises, incapables dans la plupart des cas d’assurer le respect des lois sociales sans travailler à perte. Les grands monopoles étant les principaux fournisseurs de la défense nationale, la formidable accélération des fabrications de guerre accentuera encore cette différence, en assurant des surprofits qui permettront des sursalaires.
Loin d’égaliser la condition ouvrière, comme le prévoyait Marx, la marche en avant du capitalisme n’a cessé de développer u ne division du travail social organique, c’est-à-dire augmentant les différences individuelles par la spécialisation.

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Si le prolétariat n’augmente plus, s’il se divise en groupes discordants, il semblerait qu’au contraire la foi en un progrès technique continu et illimité ait pu être renforcée par les prodigieuses acquisitions de la science moderne. Il suffit d’évoquer les immenses réalisations industrielles des deux mondes pour être convaincu de la puissance du génie constructif de l’homme et de considérer le rythme accéléré des découvertes et de leurs applications pour être persuadé qu’il n’y a pas de raison apparente de prévoir un arrêt, sinon celui qu’apportent les crises périodiques provoquées par les désordres capitalistes. Ainsi, il est tout naturel de penser que Marx avait raison de prévoir un conflit entre le développement des forces productives et le capitalisme. "A un certain degré de maturité la forme historique (du procès de travail) déterminée fait place à une forme plus élevée. On s’aperçoit que le moment d’une telle crise est venu dès que s’accentuent la contradiction et l’opposition entre les conditions de répartition et par suite la forme historique déterminée des conditions correspondantes de production d’une part, et d’autre part les forces productives, la capacité de production et le développement de leurs agents. Il s’agit alors un conflit entre le développement matériel de la production et sa forme sociale." Mais des doutes sont venus sur l’exactitude de cette conception.

Le développement des forces productives tend, en augmentant la productivité du travail, à augmenter la quantité d’objets utiles produits dans un même temps de travail. D’où est venue la revendication de la diminution de la durée du travail. Pourtant un examen plus attentif montre qu’on s’et souvent trompé sur les économies de travail apportées par l’introduction des machines automatiques, puis de l’énergie électrique : on en regardait que la diminution des ouvriers au sein de l’usine transformatrice on ne voyait pas l’augmentation correspondante de techniciens, d’employés, de fonctionnaires, d’intermédiaires à tous les échelons, que nous montrent si bien les statistiques d’ensemble.

On ne considérait pas non plus que le mode de production d’aujourd’hui a entraîné le besoin de la vitesse dans les relations entre groupements humains. Rien de plus coûteux, en travail humain, que la vitesse. Pour doubler une vitesse donnée, ce n’est pas deux mais quatre, ou huit fois plus de travail qu’il faut. Des questions de prestige personnel ou national s’en mêlent. L’accélération de la vitesse est préférée à l’augmentation du matériel, moins gaspilleuse des forces humaines quand elle est possible.

Sans compter que le même progrès technique, en mettant entre les mains d’hommes de moins en moins nombreux la propriété d’entreprises de plus en plus gigantesques, de plus en plus hors de proportion avec les capacités humaines, a provoqué de nouveaux gaspillages, par impossibilité d’assumer des charges réellement écrasantes, et par la prodigalité qui accompagne toujours une certaine grandeur dans les entreprises humaines. On a trop oublié que tout achat représente le résultat d’un travail quelque part dans la société et que toute dépense inutile est du travail exécuté en pure perte, du travail qu’il aurait mieux valu économiser, dans une société mieux organisée, parce que du travail inutile c’est des loisirs perdus. Il faudrait écrire un éloge de l’avarice.

Julius Dickmann a signalé dans ses intéressantes études sur la production capitaliste que l’introduction imprudente des inventions nouvelles dans la production pouvait avoir pour conséquence une perte et non une économie de travail pour la société. Il suffit que la quantité de travail incorporée aux moyens de production de l’ancien outillage dépasse la quantité de travail épargné par les nouvelles machines pendant le temps que les moyens de production devenus inutiles et sans valeur auraient pu fonctionner. "Plus on part d’une technique avancée, autrement dit plus les investissements consacrés à la production des machines de l’ancien type sont importants, et plus il faut de temps, bien entendu, avant que le fonctionnement plus économique du nouvel outillage puisse, une fois compensée la perte causée par l’introduction de cet outillage, être considéré comme un gain pour l’ensemble de la production. Et si, dans l’intervalle, on fait une nouvelle invention qui remplace le type de machine nouvellement introduit par un autre encore plus productif, alors la première invention n’arrive même jamais à jouer son rôle en épargnant du travail pour l’ensemble de la société." Comme le dit Dickmann, ces remarques sont en tout cas bonnes à rafraîchir l’enthousiasme que l’on éprouve en général pour le progrès technique et rappellent utilement que le progrès ne signifie pas par lui-même un progrès économique et ne conduit pas nécessairement à une extension de nos possibilités d’existence. Beaucoup de difficultés qui paraissent venir du régime capitaliste lui-même appartiennent en fait aux innovations de la technique moderne et reparaîtraient aussitôt dans un régime socialiste.

La possibilité d’un accroissement continu de la productivité du travail est elle-même en question. A mesure que la productivité du travail augmente, s’accumulent les travailleurs occupés à entretenir, réparer et reproduire les moyens de production et de subsistance et diminuent les travailleurs qui peuvent être employés à produire des moyens de production et de subsistance en excédent qui permettront un élargissement futur de la production, inséparable d’une amélioration nouvelle de la productivité. Chaque nouveau progrès diminue la possibilité, dans l’état actuel des choses, d’un progrès futur. Il ne peut pas être question de progrès continu et illimité mais au contraire d’un progrès de plus en plus difficile, de plus en plus limité pour finalement devenir une régression. Le progrès technique n’a pas visé à produire le même nombre d’objets avec mois de travail mais à produire plus d’objets avec le même travail. Ce qui me fait dire que l’amélioration de la productivité est inséparable de l’élargissement de la production. D’où la nécessité des marchés extérieurs. La production d’objets simplifiés et unifiés dépasse la capacité réelle d’absorption du marché national. Il y a, certes des causes venant du capitalisme lui-même, mais il y a aussi des causes techniques. Le socialisme, s’il prenait la suite technique du capitalisme se trouverait devant la même nécessité impérialiste de lutte pour la possession des marchés extérieurs. Marx dit bien qu’à mesure que la force productive se développe elle entre en conflit plus aigu avec les fondements étroits des rapports de consommation. Mais il est évident qu’il pense que ce conflit n’aurait pas lieu si la consommation n’était pas limitée par la nécessité implacable des lois capitalistes. Or, il est non moins évident aujourd’hui qu’entre forces productives et consommation il y a un conflit qui n’est pas de source capitaliste mais technique. Il vient de ce qu’on n’a pas cherché à travailler moins, mais à produire plus.

Il est possible de supposer une meilleure utilisation du génie humain. Peut-être, mais il n’en reste pas moins que nous nous trouvons devant un énorme appareil producteur aussi pesant qu’inutile et qu’il n’est plus possible d’améliorer la condition humaine qu’au prix d’un changement radical des conceptions et des méthodes utilisées pour le renouvellement de l’appareil producteur, au contraire de ce qui était prévu par Marx.

Ce qui a fait illusion c’est qu’une avance considérable a permis aux vieux pays capitalistes de vivre aux dépens des pays moins évolués. Nos masses travailleuses ont bénéficié, pour une certaine part de l’exploitation des peuples coloniaux ou en retard. Toute la technique moderne est basée sur cette exploitation. Mais, maintenant que l’avance de certains pays est perdue, maintenant que les exploités d’hier se dressent en concurrents, que va-t-il se passer ?

Le schéma marxiste d’une progression continue des forces productives, arrêtée aujourd’hui par le capitalisme, libéré demain par le socialisme ne résiste pas à l’examen de l’observateur non prévenu. La technique dont le socialisme s’est montré si jaloux pendant cinquante ans et si pressé d’en avoir la direction a dilapidé les ressources naturelles de la terre et gaspillé le travail humain. Du point de vue humain, qui devrait toujours être le point de vue socialiste, l’appareil producteur capitaliste ne peut plus servir de base à un nouveau progrès ; pour aller de l’avant il faudrait trouver une technique de production radicalement différente.

La progression du prolétariat en nombre et en cohésion a été arrêtée et remise en question par l’évolution des méthodes de production ; le progrès technique continu et illimité que devait libérer la révolte du prolétariat grandissant se révèle lui-même comme illusoire et comme menant à l’appauvrissement de la communauté humaine : pour justifier la mission du prolétariat il ne reste que la notion plus intuitive de l’identité des revendications ouvrières et de la cause de la culture. Beaucoup de camarades, et des meilleurs, gardent un attachement sentimental aux ouvriers, en raison du passé héroïque du prolétariat industriel, par sympathie naturelle pour les exploités et par mépris pour le bourgeois, par révolte contre tout ce qu’il représente de conformisme repu, de sottise cruelle et d’inhumanité intéressée. La question est de savoir si les ouvriers sont demeurés ce qu’ils étaient, c’est-à-dire s’ils représentent encore le non-conformisme, l’élément critique dans la société. D’autres, après Jaurès et de Man, pensent que les ouvriers n’ayant aucun privilège social, leur unique privilège est de n’avoir jamais besoin du mensonge, et que par conséquent la cause de la classe ouvrière est celle même de la culture. Mais des catégories d’ouvriers sont privilégiées par rapport à d’autres, toute la classe ouvrière des vieux pays capitalistes est privilégiée par rapport aux travailleurs des pays en retard et des colonies et le mensonge n’a jamais été si employé, si massivement et systématiquement utilisé que par une des organisations les plus influentes de la classe ouvrière.

Moins les hommes auront besoin de travail nécessaire pour vivre et se reproduire normalement, moins ils auront besoin du mensonge et plus ils auront de loisirs, de liberté et de goût pour les recherches désintéressées, les études sans préjugé et les travaux personnels pour cimenter la vie sociale. La cause de la culture et la liberté physique et morale de l’homme sont liées. La cause de la culture est entièrement séparée et opposée de celle des pouvoirs, quels qu’ils soient. Il y a opposition irréductible entre le pouvoir et la culture. L’un ne cherche qu’à gouverner, l’autre qu’à libérer les hommes. Il y a une malédiction réelle sur les fonctions de gouvernement, de par la fonction même. Comment des marxistes ne le voient-ils pas ?

Or, le mouvement ouvrier s’intègre de plus en plus, par son mouvement normal, son évolution naturelle, dans l’Etat moderne. Le corporatisme mérite mieux que les réfutations de propagande ; il vient de plus loin qu’on ne le croit généralement et il serait utile de chercher enfin un jour, objectivement, quelle communauté l’unit aux besoins de la technique que nous a donnée le capitalisme et quel rapport existe entre l’organisation militarisée de la production et l’asservissement de la révolte ouvrière.

Marx disait que la manufacture estropie l’ouvrier et fait de lui une espèce de monstre en favorisant, à la manière d’une serre, le développement de son habileté de détail par la suppression de tout un monde d’instincts et de capacités. "Un certain rabougrissement intellectuel et physique est inséparable même de la division du travail dans la société en général". Avec l’introduction des machines automatiques cette évolution s’exagère. "La séparation des puissances intellectuelles du procès de travail d’avec le travail manuel et leur transformation en moyens par lesquels le capital s’assujettit le travail, s’opère dans la grande industriel basée sur le machinisme. L’habileté particulière, individuelle de l’ouvrier ainsi dépouillé n’est plus qu’un accessoire infime et disparaît devant la science, les forces naturelles énormes et la masse de travail sociale qui, incorporées au système mécanique, constituent la puissance du Maître." La subordination technique des ouvriers crée une discipline toute militaire et supprime l’initiative individuelle.

Cette séparation entre activité intellectuelle et activité manuelle dans le procès de production s’est étendue à l’extérieur, dans les organisations politiques et économiques du prolétariat. Il s’est formé une sélection entre cotisants de la base et techniciens de l’action militante, et les méthodes se sont modifiées en conséquence. Le manœuvre de l’usine est devenu le manœuvre du parti et du syndicat et, en fait, ne participe pas plus à la direction ici que là. La démocratie meurt dans les organisations ouvrières comme elle meurt dans la société bourgeoise. Les organisations sont dirigées par des militants dont les intérêts coïncident avec ceux des techniciens de la production. On pouvait espérer, avant 1936, qu’un mouvement de révolte puissant balayerait les bureaucraties parasitaires. Ce n’est plus permis aujourd’hui. Nous sommes loin d’une classe ouvrière agissant par erreurs redressées et surmontées, sans préjugé et sans dogme, rejoignant la production culturelle du savant désintéressé, uniquement passionné de vérité.

La cause du mouvement ouvrier en rejoint plus que celle, par l’intermédiaire de ses bureaucraties dirigeantes, d’une sélection de techniciens de toutes espèces, épris d’ordre et d’organisation scientifique, ou prétendue scientifique, mais aussi de subordination hiérarchisée de la société sur le modèle de la production. La classe ouvrière se révèle non comme l’héritière culturelle du passé et l’accoucheuse de l’avenir, mais comme l’appendice manuel d’une société dégénérescente et condamné avec elle. Sa "mission" disparaît, et il ne peut rester d’espoir que dans l’éternel besoin instinctif de justice, d’égalité et de vérité que seront seuls à représenter les non-conformistes de toutes origines, soumettant la décourageante et complexe situation actuelle à l’implacable critique de l’esprit objectif, pour préparer l’avenir, en attendant les catastrophes inévitables.

J. Coffinet


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