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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Les problèmes de l’Etat - III -Essai de synthèse
Révision n°4 - Mai 1938
Article mis en ligne le 6 juillet 2016
dernière modification le 4 septembre 2017

par ArchivesAutonomies
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DIFFICULTÉS PRATIQUES

Il semble que la réponse à toutes les questions tactiques soit funeste. Dans aucune des organisations ouvrières, syndicats ou partis, on ne pose le problème de l’État ouvrier. Même les revendications professionnelles pâlissent quand il s’agit de traiter le grand slogan des temps modernes : démocratie capitaliste ou fascisme. Le sort de la république semi-fasciste de la Tchécoslovaquie peut émouvoir l’ouvrier français et lui fait approuver les agissements des impérialismes. La haine des Allemands qu’on apprend à l’ouvrier tchèque l’aveugle au point de lui faire oublier sa conscience de classe, alors qu’on laisse l’ouvrier slovaque, comme par le passé, dans la plus profonde des ignorances. Les jeux de cirque qu’offre Hitler au prolétaire allemand paralysent la lutte des classes. Les acclamations de la force de l’armée rouge enlèvent aux masses russes le courage de protester contre une dictature bureaucratique. On peut prolonger ce tour du monde à volonté ; partout les organisations ouvrières oublient la Révolution pour voler au secours des impérialismes.
Pas de consolation non plus dans le fonctionnement intérieur du mouvement ouvrier. Les syndicats sont dans les mains de bonzes qui freinent et dont l’influence est considérable. Les partis ont une discipline dictatoriale qui exclut toute discussion démocratique, quand ils s’appellent communistes, ou sont rongés par la vérole démagogique, et opportuniste quand ils s’appellent sociaux-démocrates ou anarchistes.
Nous croyons tout de même que la Révolution sociale et la société socialiste sont une nécessité pour le prolétariat. Malgré tout, il se confirme que la solution du problème de la guerre, de la misère, des crises et de l’exploitation ne peut être donné que par une société où les masses défendent elles-mêmes leurs intérêts d’après les principes déjà bien vieux du socialisme, à savoir collectivisme, internationalisme, progrès humain et non seulement technique, participation de tous aux richesses existantes. Nous espérons que, malgré toutes les défaites qu’elles ont dû subir, les masses ne sont pas trop loin de comprendre et leurs possibilités et leurs intérêts.
Seulement il faut s’attaquer à l’élément qui enfantera l’État ouvrier et cet élément n’est pas l’étude de l’État ouvrier même, mais bien celle de la lutte des classes.
Cela ne veut pas dire que nous renonçons à la synthèse de la théorie et de la pratique visant l’État ouvrier. Cependant, cette synthèse ne peut être actuellement qu’en grande partie négative. Devant l’incapacité révolutionnaire du mouvement ouvrier il est vain de vouloir construire une synthèse positive, qui aurait sur le papier certainement tous les avantages possibles, mais qui ne serait nullement en relation avec la réalité.

DIFFICULTÉS DOCTRINALES

L’écueil sur lequel se brisent toutes les conceptions et toutes les tentatives socialistes en ce qui concerne l’État trouve son origine dans l’aspect double de l’action que doivent mener les organisations ouvrières au moment où le capitalisme et son État se trouvent brisés, dépossédés.
Le socialisme impliquant la suppression des classes, le nivellement total au sein d’une humanité productrice, il ne peut être question de conserver une division définitive de la société nouvelle pour des taches déterminées.
C’est donc un mouvement unique, des organisations solidaires, unifiées qui doivent assumer à la fois la démocratie intérieure et la dictature sur l’ennemi, sur l’extérieur.
Les anarchistes, portés par leur idéologie et leur sentiment à développer uniquement l’aspect démocratique-libertaire et négligeant les nécessités de défense et d’organisation sombrent rapidement, soit dans la dictature de groupe, soit dans un idéalisme évadé de la réalité.
Les révolutionnaires du type marxiste accentuent le côté technique et organisationnel et finissent par déséquilibrer le mouvement au détriment de la démocratie.
Quant aux réformistes et démocrates la peur de la révolution leur fait vouer un culte à la démocratie formelle, qu’ils espèrent voir engendrer des réalisations socialistes et économiser la révolution, mais aboutissent en fait à la collaboration la plus intime, avec l’ennemi voire à son sauvetage.
Chacune de ces trois grandes tendances est hypnotisée par un aspect du problème et cherche à modeler sa politique sur lui, en négligeant les autres.
La délimitation de la classe qui prendra la direction de l’économie et qui prendra toutes les mesures de construction et de défense révolutionnaires, bénéficiant de la démocratie et participant, assurant la liquidation de l’État bourgeois et de ses soutiens, présente certaines difficultés.
La meilleure définition, tout en se gardant de la considérer d’une façon trop absolue, sans exception possible, nous semble être celle qui prend comme critère le rôle utile dans la production. Cette caractéristique fondamentale doit être évidemment corrigée par les situations de fait. Un ouvrier fasciste, appartenant à des organisations de combat patronales, un sous-officier de l’armée régulière se ralliant à la lutte insurrectionnelle situent des cas individuels, voire englobant des groupes qui échappent à la règle générale.
Il apparaît d’ailleurs que les abus d’interprétation découleraient plus des formes d’organisation générale que du point de départ et de la définition.
Il reste acquis et démontré d’une façon définitive que dans les organisations ouvrières il ne peut s’établir de privilèges pour l’une ou l’autre tendance et que le double caractère de producteur et de combattant doit suffire, pour exiger les droits à la gestion et à la participation au gouvernement des choses.

"L’ORGANISATION IDÉALE"

Telle forme d’organisation peut apparaître comme possédant des attributs et des vertus qui en font l’organisation la plus parfaite, ou la moins mauvaise. Mais vouloir imposer à la réalité, à des pays à structure économique différentes, pour des circonstances toutes spéciales, en face d’événements importants et imprévisibles, un même type d’organisation nous semble difficile sinon utopique.
Il ne faut pas oublier que la lente évolution de la lutte de classe finit par créer des organismes appropriés au pays qui sert de cadre général aux conflits.
On ne peut raisonnablement se fier qu’aux formes de groupement qui sont nés, se sont développés et se sont renforcés dans la lutte pré révolutionnaire. Seuls les embryons de société nouvelle surgis dans la société ancienne apparaissent comme une base solide pour l’édification révolutionnaire. Encore ne faut-il pas perdre de vue que les organisations grandies au sein de la société bourgeoise ne sont pas exemptes de tares propres au système capitaliste, ni de déformations bureaucratiques ou oligarchiques classiques.
La conception syndicaliste la plus nette et la plus pratique trouve son principal adversaire dans l’aspect des syndicats eux-mêmes. La théorie syndicaliste révolutionnaire s’oppose dans la plupart des cas aux actes importants des centrales syndicales et ne peut s’appuyer que dans la régénération perpétuelle imposée par la lutte à la base.
Et la formule "le parti a toujours raison" doit paraître ironiquement amère aux vieux bolcheviks.
La démocratie, stimulant et régénérateur, de la pratique socialiste trouve des obstacles sérieux dans les situations qu’imposent les événements. Les questions militaires, la famine, l’isolement économique, les interventions étrangères, le degré de développement industriel, le socialisme paradisiaque de la vie dure et implacable. En ces moments le morale révolutionnaire devient aussi importante que la structure des organisations et que les statuts, elle est son complément indispensable, sans lequel il ne reste plus que des textes et des thèses inutiles.
Le fonctionnement démocratique des organisations, fécond mais lent, ne peut toujours arriver à répondre aux besoins immédiats de situations extraordinaires et la nécessité d’organes de direction aux réflexes instantanés s’impose. De là le danger de dictature de groupe ou de fraction contrebalançant les bienfaits des décisions rapides. Danger qui semble pouvoir être réduit par le fonctionnement ininterrompu des organisations s’opposant à la mise en sommeil qui accompagne habituellement la centralisation temporaire.
La question d’éducation et de tradition démocratiques chez les travailleurs constitue en fait le seul contrepoids. Et c’est cette même habitude qui peut empêcher la prépondérance des techniciens militaires, industriels ou autres dont la participation sera indispensable.
Un autre correctif doit être recherche, et ce n’est là qu’un aspect particulier de la démocratie ouvrière, dans la participation de tous aux problèmes et aux activités les plus divers, freinant ainsi la spécialisation génératrice de cliques et de clans qui profitent de leur utilité pour s’assurer l’hégémonie et faire dévier le mouvement de ses tendances primitives.
C’est le côté dangereux de la conception du parti qui veut voir dans une réunion d’hommes venus de couches sociales différentes, du moins en ce qui concerne la direction, c’est-à-dire le cerveau même du parti, son organe essentiel, le noyau éclairé, parfait qui prendra toutes les mesures, utilisera tous les moyens, profitera de toutes les circonstances pour faire avancer un peuple dans la voie du socialisme. En substituant le parti-élite à la classe ouvrière elle-même, en opposant souvent même ce parti aux travailleurs incompréhensifs ou trop ignorants suivant leur conception, en ne voyant plus dans le socialisme qu’une question de calcul et de tactique, les défenseurs de l’idée de parti-dictateur, de parti-guide aboutissent à rejeter pratiquement le prolétariat de la participation directe à la lutte pour le socialisme et à son organisation, mais aussi conduisent à l’alliance avec ceux qui, par leur rôle de direction, d’organisation et de gestion de l’économie, bénéficient de privilèges qu’ils échangent contre leur participation. Cette alliance de fait entraîne la cristallisation d’une classe dominatrice nouvelle, prenant la succession du capitalisme sans libérer le prolétariat, renforçant et reconstruisant un État puissant, autoritaire dont elle forme les cadres, dont elle possède tous les rouages.
Le parti devient classe en reconstituant l’État et en en faisant l’organisme essentiel de la société nouvelle, en accentuant la division entre le travail productif et le travail intellectuel et de défense.

"TECHNIQUE OUVRIÈRE"

En résumé, l’État, dans son aspect dictatorial, ne peut qu’être brisé et remplacé par une série d’organes provisoires — leur durée ne pouvant être calculée, mais leur caractère étant imprégné de cette conception — composés de travailleurs révolutionnaires s’adjoignant des conseillers techniques pris dans l’ancien appareil, soumis au contrôle permanent des organisations démocratiques. Le maximum de participation directe des ouvriers révolutionnaires à ces besognes de défense, la lutte contre la formation de spécialistes non contrôlables, l’égalité des droits et des devoirs, le salaire unique et le contrôle rigoureux et permanent seront les principes réglant les organes.
Pour arriver à cette substitution d’organes révolutionnaires aux rouages d’État, il faut s’appuyer sur des organisations démocratiques à l’exclusion des partis dont le rôle doit être limité au travail d’éducation et d’agitation, leur enlevant leur caractère d’équipes en lutte pour le pouvoir en collaboration avec des couches de travailleurs privilégiés.
Ces organisations démocratiques ne peuvent qu’être celles nées en régime capitaliste, englobant tous les travailleurs sans distinction sur le terrain économique, dans le domaine de la production et sur le plan local.
Avec tous les défauts qu’ils présentent — bureaucratisation ou impréparation — il nous paraît que les syndicats et les conseils d’usines, suivant la tradition existant dans le pays, son évolution et la nature du régime écroulé, sont les types d’organisation se rapprochant le plus des formes idéales.
La recherche d’une technique nouvelle s’inspirant des moyens et des traditions prolétariens, s’abstenant de copier systématiquement l’exemple bourgeois peut apporter des facteurs de victoire.
Dans la lutte insurrectionnelle, dans la guerre civile ensuite, les paysans ukrainiens, les mineurs asturiens ont prouvé que l’apport révolutionnaire peut apporter des initiatives renouvelant les méthodes traditionnelles de la guerre. En évitant de retomber dans la croyance en une spontanéité souveraine, il est possible, dès maintenant de rechercher des moyens de lutte capables de s’opposer à la technique militaire bourgeoise et pouvant être rapidement utilisés par les insurgés. Dans le chaos habituel qu’entraînent les périodes de guerre civile, quelques méthodes de lutte imprévues peuvent influencer les événements d’une façon décisive.




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