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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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La Chine : La "révolution culturelle" ou la culture de la contre-révolution
{Internacionalismo} N°7 - Décembre 1967
Article mis en ligne le 11 juin 2016
dernière modification le 24 décembre 2016

par ArchivesAutonomies

Il est impossible de comprendre les événements qui secouent la Chine depuis un an sans comprendre le problème auquel sont confrontés son économie et sa politique. Sa situation actuelle est le résultat de 20 ans de "fuite en avant", et autres péripéties qu’il convient d’examiner pour tenter d’analyser la situation présente.

La Chine désorganisée

A son arrivée au pouvoir, Mao Tsé Toung se trouve confronté à une Chine extrêmement désorganisée. La guerre de 39-45 avec l’occupation japonaise et la lutte contre cette occupation ne firent qu’aggraver la traditionnelle division de l’immense territoire chinois en provinces, plus ou moins indépendantes, avec leurs gouverneurs militaires qui, bien que formellement nommés par un gouvernement central, intriguaient et gouvernaient pour leur propre compte. L’appareil politique et administratif du pays était totalement corrompu. Par ailleurs, l’économie de la Chine était des plus attardées, tant du point de vue industriel qu’agricole ; ainsi la Chine n’importait pas seulement des produits manufacturés, mais aussi devait importer des céréales, base alimentaire de sa consommation. A cela s’ajoute le problème d’une immense population au bord de la misère totale.

La solution

La tâche que veut réaliser le Parti de Mao est de développer l’économie du pays, de façon indépendante, c’est-à-dire sans aide étrangère. Il s’agit d’élever Ch10e au rang de puissance économique et Mao comprend parfaitement q l’aide des puissances étrangères est une forme de relation dans laquelle ce qui est aidé est toujours perdant et finalement soumis aux nécessités de ceux qui aident ; en d’autres termes, un rapport qui maintiendra toujours la Chine
Par ailleurs, Mao sait qu’attendre en Chine un développement industriel comme celui qui s’est développé dans les premiers pays capitalistes, c’est attendre un siècle et demi d’anarchie et de concurrences inter-capitalistes intérieures, et que, en tombant dans une telle situation, peu de m1 suffiraient pour que la Chine soit totalement soumise au contrôle du capital étranger.
La seule alternative qu’il reste à Mao pour assurer le développement de son pays est celle de ne compter exclusivement que sur le propre potentiel chinois. Mais pour cela, il faut que tout ce potentiel soit unifié sous un contrôle unique pour pouvoir utiliser de la façon la plus rationnelle possible toutes les possibilités donner ainsi à son économie l’immense impulsion dont elle à besoin. Cette unité de contrôle et son orientation ne peuvent être exercées que par un organisme : l’État chinois, sous le contr6le du Parti de Mao et de l’année.
Pour cela, la première chose à faire est d’éliminer l’ancienne administration privée, corrompue jusqu’à la moelle, qui noyait le pays dans la plus grande anarchie et de déchaîner la lutte contre les capitaux privés pour forcer l’État à s’approprier tous les moyens de production. Un État unique qui peut disposer de toutes les ressources du pays et coordonne ainsi tous les efforts vers un objectif commun.
Cette lutte contre les capitalistes privés tend à prendre une forme violente, ce qui lui permet de se donner un aspect révolutionnaire. Or, ce qui détermine le contenu révolutionnaire d’une action n’est pas le degré de violence, mais le but qu’elle se fixe. Ainsi l’expropriation du capital privé réalisée par les masses travailleuses pour mettre toutes les forces économiques sous leur contrôle direct, pour la satisfaction immédiate des besoins du peuple, est le premier pas vers le socialisme. C’est la dictature du prolétariat qui le réalise dans l’effervescence d’une révolution qui tend à rompre ses frontières nationales en criant "les ouvriers n’ont pas de patrie", "Prolétaires de tous pays, unissez-vous !", C’est la seule lutte révolutionnaire possible : la lutte du prolétariat mondial, se déchaînant dans un pays. Mais l’expropriation du capital privé que réalise Mao s’appuie sur les masses paysannes pendant que le prolétariat gît dans le sang depuis 20 ans déjà à Shanghai et à Canton en criant "indépendance nationale", "vive la grande patrie chinoise" ; elle a comme seul but le développement du potentiel économique national et cela, maintenu sur un plan national, ne peut être que capitaliste. La lutte de Mao n’est que la lutte d’un capitalisme d’État contre le capitalisme privé, et de ce fait, le remplacement de l’exploitation du capital privé par celle du capital de l’État. En tant que tel, ce fait n’est que l’expression du capitalisme dans sa décadence qui pour subsister se voit dans l’obligation d’utiliser des méthodes de force et de coercition.
Dans le premier cas, le prolétariat est le sujet d’une lutte pour s’auto-émanciper du capital, dans le second, il est l’objet sur lequel s’appuie une couche sociale pour réaliser l’émancipation de SA nation, c’est-à-dire du capital national.
La lutte de Mao a ainsi cette caractéristique qui - tout en étant une lutte pour le maintien de l’exploitation sur un plan plus large - peut se donner un air révolutionnaire par le fait qu’elle s’oppose à la forme classique du capitalisme, le capitalisme privé. Cela lui permet d’utiliser une phraséologie révolutionnaire qui, totalement déformée et entrelardée (ou martelée) de patriotisme et de chauvinisme, arrive à traîner les masses travailleuses vers la construction du capitalisme d’État sous le voile immonde d’un pseudo-socialisme national.
Ce capitalisme d’État, dernière forme du capitalisme dans sa phase décadente, vers lequel tend tout pays sous-développé qui tente de développer son propre capital national, peut amener une effective libération à quelques pays seulement qui réunissent un certain nombre de conditions historiques et économiques exceptionnelles. Tels sont ceux qui disposent d’une immense force de travail, d’un territoire très étendu qui contient les richesses naturelles nécessaires pour pouvoir supporter un isolement plus ou moins long et, surtout, d’un point de vue politique, un secteur de capital privé suffisamment affaibli et incapable d’opposer une quelconque résistance à l’appropriation de tous les moyens de production par l’État et sa bureaucratie. [1]

De pays retardé à puissance mondiale

La bureaucratie naissante du Parti communiste chinois, dans un pays qui réunissait les conditions nécessaires pour une libération nationale effective, emboîta le pas de sa sœur aînée, la bureaucratie stalinienne russe et, surestimant les capacités de son économie, se lança à corps .perdu dans la création d’une industrie lourde, avant tout.
Tout devait être subordonné à l’industrie lourde. Ainsi le premier plan quinquennal prévoyait 6,2 % d’investissement étatique pour l’agriculture alors que 61,8 % allaient à l’industrie.
Il suffit de considérer l’état de misère et de faim que subissait la population chinoise pour comprendre qu’un investissement aussi minime dans le secteur agricole, source alimentaire pour la population, ne pouvait être l’œuvre d’un gouvernement de paysans et d’ouvriers.
Pour développer l’industrie, il faut des ouvriers et des machines.
Les ouvriers ne manquaient pas dans un pays de 700 millions d’habitants, mais pour les mettre au travail, il fallait leur donner à manger et la nourriture vient de l’agriculture. Quant aux machines qui n’existaient pas et ne pouvaient être fabriquées en Chine, il fallait les acheter à l’extérieur et la seule chose que peut échanger un pays sans industrie sur le marché international est sa production agricole. La Chine se vit alors immédiatement confrontée à la nécessité de disposer d’une immense production agricole alors que selon de 1er plan quinquennal, l’État avait investi très peu dans le secteur agricole. Le gouvernement décida alors d’augmenter les impôts qui pesaient sur les paysans.
Le résultat de cette politique fut que le paysan, déjà au bord de la misère, n’ayant reçu que très peu d’aide de l’État, répondit par une diminution de la production.

Le 1er plan quinquennal se termina par un désastre.

L’État décida alors de changer de politique et de "marcher sur ses deux pieds", c’est-à-dire, de diminuer les investissements dans le secteur industriel à la faveur du secteur agricole. Il s’agit du "grand bond en avant". Ainsi, en février 1958, le vice premier ministre Bo-Yibo [2] déclarait que plus de 100 millions de personnes avaient été mises au travail sur des chantiers d’irrigation. Quant à l’obtention de machines, le gouvernement mobilisa plus de 100 millions de personnes avaient été mises au travail sur des chantiers d’irrigation. Quant à l’obtention de machines, le gouvernement mobilisa 60 millions de personnes pour la fabrication de petits fours de fonderie.

Un certain progrès fut obtenu dans le secteur agricole mais il fut annihilé par l’échec total de la politique des petits fours. En effet, l’acier que fabriquaient les fours était, en majeure partie, inutilisable et le peu d’acier utile qu’ils produisaient, constituait une valeur bien moindre que celle qu’il fallait investir dans sa production. Il fallut les abandonner avec tous les mois de travail de millions d’hommes qu’ils avaient coûtés.

À suivre...