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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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L’illusion de la maîtrise
Oiseau-tempête, N°9, Eté 2002, p. 25-26.
Article mis en ligne le 24 décembre 2015
dernière modification le 8 décembre 2015

par ArchivesAutonomies

De son côté, Paul Mattick Jr. revient sur les fondements idéologiques de la pensée complotiste ; il établit un lien avec le discours gauchiste du "Plan du capital", dont il fait remonter les origines aux anciennes positions du marxisme social-démocrate ainsi qu’aux courant interventionnistes de l’économie politique bourgeoise. Les unes et les autres convergeant dans la croyance d’une régulation possible du système capitaliste. Au plan, au complot, du capital, de la classe bourgeoise, il s’agirait d’opposer un autre plan, appliqué par des moyens légalistes ou insurrectionnels. En clair, l’importance donnée au volontarisme, au "réalisme", aux stratégies politiques, fait passer au second plan toute idée d’émancipation sociale fondée sur la subversion du système.
On aurait tort de voir dans cette démonstration l’affirmation que le complot, la conspiration et les calculs stratégiques sont étrangers à la politique bourgeoise. Tout au contraire. On insiste ici sur le fait que toute action et réaction politique des classes dirigeantes se fait dans le cadre d’un système de production de valeur dont le fonctionnement contradictoire leur échappe. C’est pourquoi, au-delà du spectacle de la politique, de leurs aventures barbares, ces classes se retrouvent toujours, comme l’écrit Paul Mattick Jr., dans "un monde auquel [elles] ne s’attendaient pas".

Les racines immédiates de ces conceptions [complotistes] plongent dans l’extension de l’activité régulatrice et économique de l’État, non seulement aux États-Unis mais dans tous les pays capitalistes, en réaction à la crise de 1929 et en préparation à la Deuxième guerre mondiale. Après la guerre, le retour de la prospérité mondiale n’entraîna pas le démantèlement des institutions économiques d’État. Au contraire, l’État contribua à la réorganisation internationale de l’économie capitaliste mondiale sous hégémonie américaine. Cela semblait particulièrement urgent face à l’existence de systèmes d’exploitation hors marché, en URSS et en Chine, et face au sentiment de menace causé par l’influence communiste en Europe après la guerre. Les États-Unis lancèrent le plan Marshall en Europe et la reconstruction de l’économie et de l’administration japonaises, comme moyens de conjurer cette menace ainsi que de développer un système mondial adapté aux besoins du capitalisme américain. L’OTAN fournit l’organisation militaire multinationale chargée de protéger l’"Occident". Les nations européennes finirent par s’organiser elles-mêmes au sein du Marché commun pour contrer l’hégémonie américaine - exemple suivi, avec plus ou moins de succès, par des groupes de nations d’autres continents.
Cette évolution semblait être la mise en œuvre d’idées proposées à l’intérieur du mouvement social-démocrate depuis la fin du XIXe siècle. La théorie du capital financier, de Rudolf Hilferding [1], prévoyait le développement de cartels capitalistes multinationaux, qui seraient aidés dans la régulation de l’économie capitaliste par une rationalisation de l’État bureaucratique. Le socialisme, prévoyait Hilferding, serait ainsi préparé par le capitalisme lui-même ; il suffirait ensuite qu’un gouvernement socialiste élu s’emparât de l’appareil de planification capitaliste. Lénine adopta cette idée, en mettant l’accent sur la dimension internationale l’impérialisme - de l’organisation économique capitaliste et en remplaçant la politique électorale par une révolution conduite par un parti d’avant-garde. La Troisième internationale, fondée après la prise du pouvoir par les Bolcheviks en Russie comme agence de promotion des intérêts nationaux soviétiques, adapta la vision de Hilferding pour décrire son rôle dirigeant en tant que quartier général des forces révolutionnaires mondiales, formulant la stratégie et la tactique de la lutte pour la domination du monde.
C’est cette conception qui fut imitée, d’une manière curieuse, par les idéologues capitalistes après la Deuxième guerre mondiale. Non seulement la description d’un monde divisé en deux blocs tendanciellement unifiés - avec un "tiers monde" neutre convoité par le premier et le deuxième - mais aussi l’idée d’économies planifiées plurent aux penseurs de la classe dirigeante. Il y avait des variantes nationales, bien sûr : les États-Unis mettaient officiellement l’accent sur les vertus (inexistantes) du marché libre, alors que la France vantait les pouvoirs de la planification d’État. (…) De même, Herbert Marcuse, reprenant les idées déjà avancées dans les années 30 par d’autres membres de l’école de Francfort, décrivit une "société unidimensionnelle" où la manipulation keynésienne de l’économie avait érodé la base traditionnelle de la lutte des classes. Or, les événements ont montré la sagesse supérieure de la vieille idée du capitalisme comme système anarchique, régi par des processus de développement incontrôlables, qui amènent chaque période de prospérité et de stabilité politique vers une crise économique, politique et sociale. Malgré les merveilles jadis vantées des techniques japonaises de gestion et de supervision étatique d’une activité économique hautement concentrée, le Japon se trouve en état de crise depuis dix ans, sans porte de sortie en vue. La "crise asiatique" d’il y a quelques années s’est répandue dans le monde entier, sous le couvert de l’éclatement de la bulle boursière américaine, se manifestant de la manière la plus violente en Afrique et maintenant en Argentine, et perturbant même les pouvoirs en place aux États-Unis.
Comme toujours, les troubles économiques accompagnent l’instabilité politique. Il conviendrait même de décrire la transformation de l’URSS en une nouvelle forme de capitalisme mafieux comme le résultat le plus spectaculaire du dysfonctionnement de l’économie mondiale. Quoi qu’il en soit, la stagnation et la dégénérescence des zones sous-développées du monde - y compris l’Afrique du Nord et les pays producteurs de pétrole en général - ont eu les conséquence que l’on a vues, tant pour l’URSS, chassée d’Afghanistan par l’association de l’argent américain et des guerriers islamiques, que pour les Américains aujourd’hui. Ces derniers se retrouvent désormais dans un monde auquel ils ne s’attendaient pas, même s’ils s’imaginent toujours - ou du moins le groupe de gens actuellement au pouvoir - pouvoir maîtriser la situation internationale par des moyens militaires, tout en espérant rien de mieux que le retour de la prospérité sur le front domestique.
Si la classe dirigeante américaine actuelle - et sur ce terrain il n’y a guère de différence entre les deux partis - a un plan économique, il semble se résumer en gros au vol de la plus grande part possible du revenu national au profit de ses membres à titre personnel mais surtout des intérêts économiques qui financent les élections. En cela, elle continue le grand œuvre du gouvernement Reagan de restructuration des lois fiscales et de l’activité économique de l’État, afin d’accélérer le transfert de l’argent de la classe laborieuse vers la minorité fortunée qui coiffe le système. Elle n’est absolument pas prête, à l’exception d’un accroissement des pouvoirs de la police, à s’occuper de la masse croissante des chômeurs, des SDF et des sous-alimentés privés de soins médicaux que le système produit. Elle est incapable de réfléchir au-delà des impératifs économiques immédiats du secteur de l’énergie et des autres secteurs reposant sur les carburants tirés du pétrole, et d’envisager sérieusement le déclin final de ces carburants, sans parler des effets sur l’environnement.
Certes, les instituts de recherche publics et privés paient des milliers d’experts de tous acabits pour envisager des scénarios économiques, politiques et militaires pour l’avenir. Tout comme des groupes tels qu’Al Qaïda et le Mouvement islamique d’Ouzbékistan rêvaient sans doute de créer un système d’États islamiques en Asie centrale, financé par l’exploitation des réserves pétrolières du Turkménistan, de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan, les compagnies occidentales, aidées par leurs gouvernements respectifs, avaient un œil sur ces mêmes richesses. Depuis le 11 septembre, ces plans sont en suspens, de même que le projet de gazoduc Iran-Pakistan-Inde. Seul l’avenir nous dira quelle coalition d’États et de compagnies finiront par réaliser ces projets. D’ici là, comme par le passé, des aventures militaires modifieront la situation de manière imprévue par les politiques qui en auront été les initiateurs, tandis que l’érosion permanente de l’économie mondiale continuera à engendrer de nouvelles situations politiques et sociales.