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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Contre Attac : Tromperie sur la marchandise
Oiseau-tempête, N°8, Ete 2001, p. 5-9.
Article mis en ligne le 24 décembre 2015
dernière modification le 4 décembre 2015

par ArchivesAutonomies

Directeur du Monde diplomatique, président de l’Association pour la taxation des tran­sactions financières pour l’aide aux citoyens (Attac), Bernard Cassen donne dans un petit ouvra­ge publié par cette association une leçon de manipu­lation politique sous l’apparence d’une critique des tenants du libéralisme sauvage :
"Il est bien connu en politique que la meilleure stratégie de défense consiste souvent à détourner l’attention en parlant d’autre chose que du sujet, à attaquer des épouvantails que l’on se fabrique pour la circonstance : il y a en rhétorique, de faux enne­mis, comme il y a des faux amis dans le lexique [1]."
La leçon porte d’autant mieux que l’auteur en fournit, dans le même opuscule, l’illustration pra­tique immédiate, en proposant à la vindicte des mili­tants d’Attac un superbe épouvantail : "les marchés". Ce qui est supposé donner un peu de chair à cette silhouette, c’est que c’est l’ennemi lui-même, voulant trop bien faire, qui l’aurait révélé comme cible : "À force de nous dire que "ce sont les marchés qui gouvernent" [...] l’adversaire - le capi­tal financier, les "marchés" - est enfin clairement identifié [2]."
Pauvres de nous qui ignorions jusqu’ici quel pouvait être notre "adversaire" ; le voilà identifié, et clairement encore : c’est le capital financier.
Lorsque, par extraordinaire, l’un des auteurs in­vités de Bernard Cassen s’aventure à affirmer qu’"à travers la finance, c’est le capitalisme qui est visé, parce que la spéculation n’est rien d’autre qu’une forme exacerbée de la mise en valeur du capital", il se croit obligé d’atténuer ce que cette révélation pourrait avoir de traumatisant, en la faisant précé­der d’un constat désolé : "Puisque la totale liberté du capital conduit à l’anarchie financière et à la ré­gression sociale, il faut en tirer les conséquences [3]."
Et en effet, puisque le capitalisme se révèle - en novembre 2000 ! - conduire à "l’anarchie financière [sic] et à la régression sociale [sic]", il va bien falloir en tirer les conséquences... Peut-être faut-il recon­naître dans l’étonnement douloureux du trotskiste Michel Husson (Attac, LCR, AC ! etc.), auteur de ces lignes, non la démagogie simplette du militant pédago, mais la marque de la méthode scientifique matérialiste ? Après tout, si le capitalisme n’avait pas conduit à la régression sociale, il n’y aurait eu aucune conséquence à en tirer... Ça valait le coup d’at­tendre !

La conquête des esprits

"Tromperie sur les mots, tromperie sur la mar­chandise : les ultralibéraux ont compris que la conquête des esprits passait par le balisage du terrain lexical", écrit encore Cassen. On voit que les postaliniens [4] poursuivent eux-mêmes un "balisage" entrepris de longue date en pratiquant, grâce à "l’arme termi­nologique", une double tromperie : sur leur propre marchandise d’une part, et sur la nature du capitalisme, royaume de la marchandise, d’autre part. Le Monde diplomatique se flatte ainsi d’avoir inventé le ter­me "pensée unique", qui vient remplacer l’idéologie dominante. Cette dernière ex­pression évoque trop brutalement la domi­nation d’une classe, constitutive d’un systè­me, quand on veut bien, au Diplo, dénoncer une "dictature" des marchés interne au ca­pitalisme, sorte de tumeur qu’il suffira d’ex­ciser sans risque vital pour l’organisme. Au passage, pour sacrifier le terme d’idéologie (ensemble d’idées figées), on donne acte aux marchés (?),aux ultralibéraux (?) qu’ils développent une pensée, fut-elle unique.

Attentifs aux signes de renouveau du mouve­ment social (décembre 1995), comme au succès, aus­si considérable qu’inattendu, d’une critique désa­morcée de l’économie (L’Horreur économique, novembre 1996 ; 500 000 ex. vendus), les animateurs du Monde diplomatique proposent, par la voix d’Ignacio Ramonet, de "désarmer les marchés" (décembre 1997), en créant "en liaison avec les syn­dicats et les associations à finalité culturelle, sociale ou écologique, [...] un formidable groupe de pres­sion civique".
Dès juin 1998, la plate-forme d’Attac définit le mouvement pour ce qu’il est : une tentative de revi­vifier le système démocratique par le militantisme associatif, en partant de l’échelon local, tout en affi­chant une solidarité internationale envers les peuples les plus démunis. Il s’agit non pas de prépa­rer ou de justifier une quelconque rupture avec le capitalisme, d’ailleurs presque jamais nommé en tant que tel (mais toujours évoqué sous la forme partielle du capital financier), mais de conjurer le risque d’une déflagration sociale - laquelle, premier signe d’une vision de l’intérieur du système, est évo­quée comme implosion - et d’une crise irréversible de la politique : "Relever le double défi d’une im­plosion sociale et d’une désespérance politique exi­ge donc un sursaut civique et militant." (Plate-for­me, juin 1998, in Tout sur Attac, Mille et une nuits, 2000).
"Au moment où la politique et les partis souf­frent d’un discrédit profond, nourri de renoncements et alimenté par certaines conduites indignes, il convient de ne pas confondre l’objet lui-même et la crise qui l’affecte, et de savoir, aux pratiques politiciennes, op­poser l’engagement citoyen." (Document d’orientation, Conseil d’administration, mars 2000, in Tout sur Attac).

Le réformisme utopique comme outil de régression

Utilisant comme moyen et visant com­me but le brouillage idéologique, Attac se présente comme "réaliste" (la taxe Tobin sur les mouvements de capitaux serait une réforme simple, immédiatement réali­sable), offrant donc un gain par rapport aux engagements révolutionnaires jugés utopiques, dans le même temps où elle mo­bilise le vocabulaire et l’imaginaire de l’utopie en plaquant sur des objectifs ré­formistes des définitions lyriques : "[...] reconquérir les espaces perdus par la démo­cratie au profit de la sphère financière et [...] s’oppo­ser à tout nouvel abandon de souveraineté des États au prétexte du "droit" des investisseurs et des mar­chands. Il s’agit tout simplement de se réapproprier ensemble l’avenir de notre monde." (Plateforme, juin 1998 ; je souligne).

"Reconquérir", "se réapproprier", le mouve­ment proposé est un retour à un état antérieur, jugé préférable - nous verrons en quoi - du capitalisme. Proposition rétrograde au sens strict, et doublement telle : mécaniquement puisqu’elle propose un retour en arrière, politiquement puisqu’elle omet la critique de cet état antérieur, qui gagne logiquement dans la comparaison les couleurs de l’humain, du "suppor­table" (on parle par exemple de "développement soutenables [5]").

Les reproches adressés au capitalisme dit ultrali­béral et aux marchés semblent de deux ordres (rappelons qu’ils n’atteignent jamais le principe même du système).
I - Le capital financier est devenu immatériel, donc irréel. Intangible, il s’éloigne de l’humain, donc de l’effort, donc de la morale.
"Au nom de la modernité, 1500 milliards de dol­lars vont et viennent chaque jour sur les marchés des changes à la recherche d’un profit instantané, sans rapport avec l’état de la production et du commerce des biens et services." (Plate-forme, juin 1998 ; je sou­ligne).
"Sans risque et sans effort, [les fonds de pension] ont obtenu des rendements considérables [6]", écrit l’économiste Pierre-André Imbert, reprenant ainsi la critique mitterrandienne de l’argent "facile".
Nous sommes fondés à penser qu’une exploita­tion classique, au détriment de prolétaires de chair, d’os et de sueur, pratiquée par de vrais capitalistes "experts [7]", avec horaires de travail surchargés, stress et ulcère à l’estomac, serait plus acceptable moralement ou au moins plus délicate à critiquer.
II - En s’affranchissant de la production, de la prétendue "économie réelle" comme - si l’écono­mie était autre chose qu’une vision du monde, une idéologie, comme si elle avait davantage de réalité que la prétendue "loi du marché" le capital serait devenu fou ; il se serait éloigné du bon sens (terrien, prosaïque) de l’histoire. Cassen parle des "ravages du capital en folie". Un magistrat, invité par Attac pour réclamer davantage de frontières, de flics et de juges, estime que "le capitalisme mondialisé joue ici au docteur Folamou [8]." Les investisseurs institution­nels (fonds de pension, Sicav, etc.) sont appelés plai­samment les "zinzins [9]". Affligés, nous apprend-on, de "comportements de "contagion mimétique" très fréquents sur les marchés financer : les traders (cour­tiers) forment leur jugement non en fonction de leurs propres critères, mais en supputant ceux des autres [10]." En vérité, cette prétendue pathologie est commune à quiconque cherche à anticiper les réac­tions d’autrui pour lui vendre ou/et lui voler quelque chose.

Simuler la critique - stimuler le système

Récusant, sans jamais formuler sa récusation, donc sans avoir à l’argumenter, la voie d’une ruptu­re anticapitaliste [11], Attac se place de facto dans la perspective d’une cogestion critique, donc aussi d’une rationalisation capitaliste, qu’il s’agisse de la proposition de taxer les mouvements de capi­taux ou d’autres mesures suppo­sées apporter un surcroît de démocratie.
"Attac joue le rôle de stimulateur démocra­tique, comme on parle de stimulateur cardiaque", explique son conseil d’administration (mars 2000). On observera, même sans y attacher une importan­ce excessive, l’évolution radicale qui mène de la traditionnelle image de "mouche du coche", qui, bien que réductrice et vaguement péjorative, évoque néanmoins une gêne, une critique, dont la faiblesse ne lui interdit pas de faire aller l’attelage à meilleure allure ou dans une meilleure direction, à celle du sti­mulateur, objet noble, froid, et scientifique qui re­présente le dernier espoir de survie du patient. Il lui est implanté et fait désormais partie de lui.
Lorsqu’Attac s’intéresse, par exemple, au droit de vote des immigrés, c’est de maîtrise capitaliste qu’elle nous parle : "Le droit de vote des étrangers résidents en France devient une exigence démocra­tique de bon sens, un facteur de développement maîtrisé des villes et\ des quartiers." (Appel de Morsang-sur-Orge, janvier 2000).
S’agissant de la taxe Tobin, dont les "experts" d’Attac s’épuisent à imaginer dans le vide les détails de la définition, elle a "pour principal objectif de contribuer à la stabilisation des mouvements de ca­pitaux, prélude à des réformes beaucoup plus amples. [...] Elle agirait à titre préventif en rendant non profitables certaines opérations spéculatives, et éviterait ainsi les attaques destructrices contre les monnaies." (Séminaire international, Paris, 25 jan­vier 1999).
On voit mal en quoi s’exprime ici le "refus d’une pensée économique unique". On voit fort bien, par contre, que la pensée plurielle est tout entière à l’in­térieur de l’idéologie économiste, où elle peut bien rejoindre sa cousine unique dans la préoccupation d’une régulation des flux de capitaux. Ces conver­gences rationnalisatrices peuvent expliquer l’éton­nante diversité des partisans déclarés de la taxe Tobin, de Philippe Séguin à Christophe Aguitton, de Laurent Fabius à Yann Moulier-Boutang.
La "position du stimulateur" a pour effet de se trouver enfermé à chaque instant dans des logiques annoncées comme critiques qui, en fait, reprennent les catégories les plus caricaturales de la gestion et de l’ordre capitalistes. J’ai fait allusion plus haut à la revendication des moyens d’une répression accrue de la délinquance financière, qui se trouvent être les mêmes que ceux de la répression tout court. Ainsi laisse-t-on proclamer sous l’éti­quette Attac la nécessité d’un "espace judiciai­re européen",
que même la gauche parlementaire critiquait avant d’arriver aux affaires, et que toute la gauche extra­parlementaire a fustigé dans les années 80. Le comble du ridicule, la triple apologie de l’impôt, de la police et du fisc, se rencontre dans la brochure in­titulée Les Paradis fiscaux (Mille et une nuits). On y trouve notamment ce titre de paragraphe, tout à la fois scandalisé et larmoyant : "Le fisc dépouillé" !

L’argent, la charité, la Nation

Les niaiseries sécuritaires ci-dessus évoquées peuvent être mise en relation avec l’idée, omnipré­sente dans les textes publiés par Attac, que l’argent est le problème central de la politique. Non pas l’ar­gent en tant que support de l’abstraction capitaliste de la valeur, mais l’argent comme richesse réelle et quantifiable, dont les pauvres seraient spoliés par les riches. "La source de la puissance de nos adver­saires est l’argent, de très grandes quantités d’ar­gent", écrit par exemple le bureaucrate syndical Dan Gallin [12]. Logique, puisque l’adversaire est le ca­pital financier. Si le même syndicaliste prône "l’or­ganisation du mouvement ouvrier", soit le maxi­mum de radicalité classiste dans les textes estampillés par Attac, l’association elle-même se propose simplement d’encourager les gouverne­ments à imposer aux marchés une redistribution ef­fective (pas de fraude fiscale) et plus juste des reve­nus du capital.
"Pour les mouvements de citoyens, imposer la spéculation afin qu’elle contribue à réparer les dé­gâts sociaux qu’elle provoque, constitue une moti­vation essentielle." (Conseil scientifique d’Attac, mars 2000).
On pourra donc acheter des permis de licencier, des permis d’exploiter, comme on achète des permis de polluer, ce qui se nomme pompeusement "mise de la finance au service d’un État [sic] du bien-être mondial" (Tout sur A ttac, op. cit. p. 38).
L’insistance sur l’argent des riches, injustement gagné et dissimulé à la communauté sociale (censé­ment représentée par le ministère des Finances !), rappelle la rhétorique populiste stalinienne début de siècle : "200 familles", "Mur de l’argent", etc. Or il ne s’agit pas de tirer argument des écarts entre très riches et très pauvres pour condamner le système qui les produit et s’en nourrit. On propose l’organi­sation politique d’une philanthropie sociale qui compense l’injustice capitaliste. On veut "démon­trer qu’il existe des alternatives pour - au moins ­limiter l’insécurité économique [pour précarité ?] et les inégalités sociales." C’est le vieux rêve du ca­pitalisme à visage humain.
Même rhétorique populiste et charitable, nuan­ce nationale en sus, lors du naufrage d’un pétrolier au large des côtes bretonnes. Bénévoles et tra­vailleurs du service public donnent l’image d’un "peuple" exemplaire grattant les rochers à la cuillè­re au lieu de couvrir de goudron et de plumes les res­ponsables de Total et ceux des ministères concer­nés...
"La direction d’Attac exprime sa solidarité avec les populations frappées par la marée noire, et no­tamment avec les membres de ses comités locaux du littoral Atlantique qui, aux côtés des milliers d’autres bénévoles, des fonctionnaires et des agents des services publics, donnent au pays l’image exem­plaire de la défense du bien commun face à l’arro­gance et à la cupidité criminelle des multinatio­nales." (Bureau d’Attac, 4 janvier 2000)

Jouer sur les maux

D’un point de vue socio-politique, on peut consi­dérer Attac comme l’émanation d’une petite bour­geoisie inquiète de la précarisation croissante de ses conditions de vie. Au point de vue des appareils, il s’agit d’une tentative postalinienne d’unifier idéolo­giquement les mouvements dits "citoyens", qui se proposent de porter, en en désamorçant les poten­tialités critiques, le programme social-démocrate ­"l’économie régulée par le droit" ; soit le credo de la Confédération paysanne, membre fondateur d’Attac -, que la gauche de gouvernement ne peut même plus incarner de manière crédible. Cepen­dant, le succès que rencontre Attac signifie qu’elle rassemble aussi, au-delà de ce programme, des per­sonnes rebutées par les groupes militants (gau­chistes, par ex.), et séduites par la perspective ­certes illusoire - d’une action immédiatement ou très rapidement efficace. L’argument le plus souvent entendu à propos d’Attac, et jusque dans un public sympathisant des idées libertaires, tient en peu de mots : c’est toujours mieux que rien. Que cette for­mule exprime le plus grand dénuement théorique et culturel, personne n’en disconviendra. Mais il s’agit moins d’une résignation des individus considérés (souvent jeunes et enthousiastes), que d’un symptô­me parmi d’autres de la faiblesse actuelle de l’idée révolutionnaire, y compris lorsqu’elle se trouve confrontée au plus plat, au plus niais, au plus mal­honnête des leurres réformistes. Il demeure rassu­rant que, pour effectuer leur sale boulot, réécrire le langage de la critique, et jouer sur les maux engen­drés par le capitalisme, ces gens doivent (ou croient devoir) brandir l’étendard de l’utopie et singer les méthodes de l’action directe (Cassen saluant les "travaux pratiques" de Bové sur le McDo de Millau). Bref, le réformisme continue, pour paraître autre chose que ce qu’il est, d’avoir besoin des ori­peaux de la radicalité. Sur ce terrain, nous devons faire en sorte de mettre à nu les bouffons du capital, et répondant ainsi à l’aimable invitation d’un Cassen, "appeler un chat un chat", le capitalisme un système d’exploitation, révolution notre projet, et chiens de garde les staliniens reconvertis dans la vigilance citoyenne.

Claude Guillon