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Psychanalyse et mouvement social
{Mise au point} n°1, s.d.
Article mis en ligne le 24 janvier 2016
dernière modification le 6 janvier 2016

par ArchivesAutonomies

C’est aujourd’hui un lieu commun que de reprocher au "marxisme" (comme s’il n’en existait pas diverses espèces, ô combien antagoniques !) son caractère "réducteur", sa propension à réduire l’analyse des faits sociaux à un économisme borné. Cette critique est assurément justifiée lorsqu’elle vise les marxismes officiels - marxisme dit orthodoxe des experts et chefs de parti ou d’État, ou marxisme sociologisant des professeurs occidentaux - lequel n’opère cette réduction que pour ériger en absolu des "conditions objectives" jamais mûres, selon le premier, pour une intervention autonome et consciente des producteurs, ou vouant selon le second, toute intervention de ce genre à déboucher sur l’avènement d’un nouveau pouvoir oppressif. Tout semble indiquer cependant que les grands pays industrialisés abordent une phase de développe¬ment critique et que, sur cette hase, une rupture s’esquisse avec les pratiques autant qu’avec les théories anciennes. Comme dans les autres phases de ce type, que le développement capitaliste a traversées (en gros : deuxième tiers du XIXème siècle et premier tiers du XXème), on assiste à un brassage de concepts et de principes. [1] Et l’un des principes les plus fréquemment posés en facteur de dépassement n’est autre que le principe psychanalytique et l’un de ses dérivés : la primauté accordée aux forces inconscientes et, à la limite, l’exaltation du désir en général (tout ce que la "vie quotidienne", en dehors du travail, est censée ne pas accomplir) face aux réalités de l’économique et/ou du progrès technique.

Je me propose d’interroger ici ce principe psychanalytique. Non pas toutefois en sa qualité d’instrument pour explorer certains types de psychisme, situés socialement et datés historiquement, mais dans ses prétentions à élucider les conduites de masse. Plus précisément : après avoir réinséré ce principe dans sa trajectoire historique et rappelé son impact sur la réforme du système de mœurs bourgeois, j’en discuterai certaines applications théoriques à ces conduites-là.

I

Longtemps, la "psychologie" ne fut guère qu’un prolongement de la philosophie, voire même, en pratique, qu’un recueil de recettes transmises par le milieu familial et culturel, et modifiées le cas échéant par l’expérience sociale. Mais, à mesure que l’indivision des fonctions sociales, soumises en outre à une codification stricte, et que le règne de la force directe cédaient du terrain, la croyance au surnaturel tendait à s’effacer au bénéfice de l’étude systématique des phénomènes naturels et donc aussi des faits de conscience (le mot "psychologie" lui-même fut forgé au XVIème siècle). Peu à peu s’imposa une nouvelle conception du monde, une conception activiste, axée sur l’exploration de la nature comme sur la lutte contre l’ordre féodal, son code et ses représentations, et qui eut pour moyen privilégié, avec le matérialisme des XVIIème et XVIIIème siècles, la recherche des lois et des règles gouvernant les choses et les êtres d’une rationalité universelle.

Vient à éliminer avec l’élément thaumaturgique l’une des assises idéologiques de l’ordre féodal, les théories mécanistes que professaient les nouveaux entrepreneurs, médecins et autres ramenaient, sous leur forme le plus extrême, la subjectivité humaine à un circuit machinal stimulus-réponse à base physiologique : elles expliquaient ainsi les conduites individuelles par des lois physiques, d’où le social était banni [2].

Une fois que la bourgeoisie eut concentré dans ses mains le pouvoir économique, voire politique, il lui fallut légitimer sa prééminence par de nouvelles valeurs. A l’élection divine et à la grâce qui, dans l’ordre ancien, fondaient les prérogatives des rois et des puissants, elle acheva de substituer une "nature humaine" bien terrestre qui se caractérisait par des qualités et des défauts variables selon les individus. La grande qualité, qui valait à ses détenteurs une récompense sociale méritée, n’était autre que l’intelligence pratique : initiative raisonnée, propension à épargner, esprit de suite, normalité du comportement, acharnement au travail, etc. C’est à explorer cette qualité et à en diffuser les modèles que s’attacha en premier lieu la psychologie universitaire ou romanesque, la psychologie d’introspection, dont les catégories servaient à rendre compte des mouvements du marché comme à défendre et illustrer la validité des institutions.

En même temps que croissaient les richesses que la classe dominante accaparait, se succédaient des crises qui ruinaient ou enrichissaient ses membres. Outre ce facteur de tension, la morale bourgeoise n’allait pas, de son côté, sans faire des victimes à l’intérieur de cette classe (l’autre comptant socialement pour peu de choses, vu son coût de formation par tête encore très bas). Jusqu’alors (fin du XIXème siècle), le traitement des affections mentales se bornait à l’enfermement dans les cas reconnus graves ; pour les autres, on recourait à des calmants légués par la tradition, et les riches avaient droit au séjour en maison de santé. Les tensions s’aggravant et le système se faisant de plus en plus rigide et exigeant, la névrose allait en se multipliant. On commença de la considérer comme un mal à soigner cliniquement. Or, tandis que les praticiens passaient leur temps à dresser sempiternellement le catalogue de ses diverses formes, les théories mécanistes, en une époque où la pharmacochimie se trouvait encore dans la prime enfance, ne satisfaisaient guère aux impératifs du travail clinique, que la psychologie introspective ignorait, quant à elle, presque totalement. Un nouveau marché s’ouvrait, cependant. Le mérite de l’avoir découvert revient, pour une large part, à Sigmund Freud.

Il va de soi que, socialement parlant, ce fut là son moindre mérite. En effet, le principe psychanalytique élaboré par Freud - la mise en évidence des forces de l’inconscient et de leur nature libidinale - fonde une science en tant qu’il sert de base à un système de règles et de lois fondé sur des séries d’observations concordantes et sur leur abstraction théorique, une science à la fois critique et matérialiste comme toute science. Critique, ce principe l’est dans la mesure où, donnant enfin à l’expérience infantile et à la vie sexuelle une importance qui, jusqu’alors, leur était refusée, il met indirectement en cause les valeurs bourgeoises de la "normalité" et de la famille [3] que, depuis plus d’un siècle, le développement capitaliste n’avait par ailleurs cessé de saper. Critique, il l’est peut-être plus encore quand, allant au-delà de l’apparence immédiate, il cherche à susciter chez le sujet une prise de conscience de sa situation psychique. Matérialiste, il l’est dans la mesure où, délaissant les catégories statiques de la psychologie d’introspection, il réinsère l’individu dans la dynamique de son histoire personnelle et de son rapport aux autres. Et matérialiste, il l’est encore dans la mesure où il a montré qu’à la fonction psychique commune à tous les hommes, était sous-jacente une dynamique conflictuelle dont les racines plongeaient dans l’institution familiale et dont le jeu concourt à forger des structures mentales hautement différenciées.

C’est dans ce renouvellement de la compréhension de l’homme par l’homme que réside la valeur scientifique intrinsèque de la psychanalyse. Et c’est aussi grâce à cela qu’elle a pu agir en efficace facteur de réforme et, donc, de civilisation. Née dans le milieu de la bourgeoisie libérale et nourrie par ce milieu, puis par celui des grands et petits cadres qui lui a succédé en partie, elle a contribué, de concert avec d’autres courants scientifico-idéologiques à modifier la condition de l’enfant comme à desserrer les contraintes frappant la vie sexuelle, bref, à assouplir les règles de vie individuelle propres au capitalisme de la propriété privée. Le fait que cette réforme des mœurs ait eu lieu, à des degrés divers, dans des régions où la psychanalyse n’était guère ou pas encore établie prouve sans doute qu’elle n’en était pas un ingrédient indispensable, mais il n’en demeure pas moins qu’elle y a préparé les esprits quand la possibilité lui en a été offerte, tout en ouvrant à la recherche des voies fécondes. Il est d’ailleurs significatif qu’elle devait recevoir des débuts d’application pendant la phase d’épanouissement culturel de la révolution bolchevique (1919- 1929). [4] A ce moment, la nouvelle classé exploiteuse se trouvait en effet poussée, par son élan révolutionnaire, à liquider l’ancien système d’autorité en même temps que la réorganisation du pays paraissait pouvoir s’accommoder d’un certain degré d’autonomie des individus. Et n’est-il pas tout aussi significatif, en sens inverse, que l’implantation définitive du régime stalinien, avec l’établissement des règles de conduite sexuelle et pédagogique caractéristiques de la bourgeoisie de l’accumulation dite primitive, se soit assortie d’une élimination radicale de la psychanalyse ?

Aujourd’hui, dans les pays capitalistes développés d’économie mixte, la réforme du système officiel des mœurs est en voie d’accomplissement, du moins dans la mesure où elle ne menace pas exagérément les situations et les routines acquises, et, surtout, ne tend pas à renforcer l’esprit de rébellion dans les classes exploités ou chez leurs enfants. N’est-elle pas utile au système capitaliste en tant qu’elle lève certaines barrières, et facilite la restauration d’un sentiment d’autonomie et d’une capacité d’initiative chez les membres de la classe dirigeante, ses bénéficiaires pour l’essentiel, dans un monde où l’éclatement de la fonction de direction autant que le relâchement tendanciel sur longue période des mécanismes de la concurrence ont pour effet de les émousser ? De même que les mouvements de masse du XXème siècle et le capotage de l’économie libérale ont amené le système d’enseignement et de diffusion des idées bourgeois à s’assimiler (en le "sociologisant") le marxisme traditionnel, la multiplication des tensions génératrices de névroses et le déclin de l’institution familiale l’ont amené à en faire autant pour la psychanalyse.

Cette discipline a désormais en psychothérapie une place reconnue (ce qui, dans les conditions actuelles de la concurrence professionnelle ne veut pas forcément dire incontestée). Employée comme telle par des spécialistes indépendants ou salariés, elle sert à faire mieux respirer cérébralement les rejetons de PDG et autres riches et semi-riches, étouffant dans leur milieu, leur mode de vie et bientôt leurs conditions de travail. Et, pour les petits salariés qui connaissent de brutales défaillances de même ordre, elle est censée servir d’adjuvant à une cure chimiothérapique, surgeon moderne des thèses mécanistes, destinée à les réintégrer le plus vite possible dans le cycle du travail social (faute de quoi ce sont les horreurs sans nom de l’internement administratif, de la neurochirurgie et autres). De toute façon, on sait qu’il suffit bien souvent de s’intéresser à des dépressifs, qui ont toujours de bonnes raisons de l’être, de se mettre à leur écoute et de les traiter en personnalités autonomes, pour les conforter. L’intensification toujours accrue des méthodes de production et de distribution fait en tout cas de la psychanalyse une carrière d’avenir (au prix, bien entendu, d’une réduction constante des coûts de thérapie).

En outre, allié à d’autres méthodes de sondage de l’inconscient et de l’imagination symbolique, le principe psychanalytique, constitue un appoint pour la recherche et le développement de techniques de manipulation du psychisme, mises au point dans le secteur psychosociologique des sciences humaines bourgeoises. Ainsi, c’est en s’inspirant de lui que le psychologue d’usine cherche à conférer aux problèmes engendrés par les conditions de travail capitalistes la dimension de questions de vie familiale ou sexuelle déficiente et, de toute façon, extérieures à la vie au travail. De même, les magazines à gros tirage insèrent la psychanalyse dans leurs batteries de tests bidons destinées à sécuriser les lectrices, ou lui font tenir le rôle également sécurisant de l’antique clé des songes. La grande affaire consiste à présenter des faits sociaux incurables par l’ordre établi comme autant d’événements psychiques strictement individuels et curables par la "science". Mais l’efficacité de ces techniques, fondées sur l’étude des motivations inconscientes, reste fonction du moment socio-économique autant que de la situation particulière des individus. De même que la psychanalyse glisse sur le "schizophrène", de même la manipulation collective n’a d’effet que dans la mesure où rien ne pousse, en sens contraire, les masses des pays industrialisés développés à sortir de l’apathie à laquelle la vie sociale les réduit : nourrie par le conformisme social, elle le nourrit à son tour.

Le psychanalyste honnête refuse, pour sa part, de reconnaître sa science dans ces vulgarisations. Il se plaît, en revanche, à faire un sort au rôle déterminant qui, selon la théorie analytique, revient dans l’espace psychique au rapport ambivalent fils-père traumatiquement fixé dans l’inconscient. Sur ce thème fondamental, il brode cent et mille variations, invoque le jeu de mécanismes hérités de la horde primitive (Freud), la vie prénatale (Rank), des archétypes collectifs (Jung), fouille les astuces langagières (Lacan), le comportement encore asocialisé du nourrisson (Klein), le rêve, le mythe, l’œuvre d’art, le théâtre grec, tout ce qu’ou veut sauf les réalités du pouvoir de classe et la transformation historique des modes de production. Ici s’achève l’œuvre de science et commence l’idéologie. Ici l’élément de la critique matérialiste disparaît purement et simplement.

II

Selon le principe matérialiste d’analyse sociale élaboré par Marx, "la classe qui dispose de la production matérielle dispose du même coup des moyens de la production intellectuelle". Dans le cadre d’une division toujours accrue du travail, elle régit la production des idées sociales au moyen d’un réseau extrêmement complexe où une place de choix revient à l’universitaire, au professeur, seul dorénavant pouvoir consentir les investissements de temps nécessaires et procéder aux indispensables démonstrations de compétence. Aussi bien d’ailleurs, vu son milieu, son mode de vie, ses impératifs de carrière ; le producteur d’idées n’a que faire du premier des principes marxiens qui dit que "l’histoire de toute société jusqu’à ce jour n’a été que l’histoire des luttes de classes". Dans sa vie pratique, le producteur d’idées peut la plupart du temps se passer aisément de cette notion, qui n’a d’autre fonction que critique et débouche sur un projet militant. Le marché (ou l’État) n’admet le "militantisme" qu’à son profit exclusif, c’est-à-dire en vue d’atténuer les facteurs de tension et les traiter si possible aux moindres frais, grâce à la manipulation idéologique. Et il en est de même pour la section progressiste de la classe dominante laquelle entend mettre ses compétences (acquises en consommant pour son compte propre une part de la plus-value sociale) au service de l’adaptation du système de gestion, de représentation, des mœurs, etc. aux réalités nouvelles de l’expansion ou de la crise capitalistes, sur la base du principe qui garantit son statut social, le principe bourgeois : "Il faut quelqu’un pour commander".

Freud, quant à lui, n’ignorait certes pas la nature de classe des sociétés contemporaines. Bien qu’il se soit assez rarement exprimé à ce sujet, il lui est tout de même arrivé de noter son "impression que la civilisation est quelque chose d’imposé à une majorité récalcitrante par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition" [5]. C’est donc à son intelligence que, selon lui, la minorité bourgeoise doit son pouvoir sur la majorité. Il s’agit là d’une fatalité en quelque sorte, étant donné, poursuit Freud, qu’"on peut tout aussi peu se passer de la domination des foules par une minorité que de la contrainte qui impose les labeurs de la civilisation, car les foules sont inertes et inintelligentes, elles n’aiment pas les renoncements à l’instinct (…). Ce n’est que grâce à l’influence de personnes pouvant servir d’exemple, et qu’elles reconnaissent comme leurs guides, qu’elles se laissent inciter aux labeurs et aux renoncements sur lesquels repose la civilisation". Dès lors, tout porte à croire qu’on n’arrivera jamais à sortir les masses de leur condition : "On peut se demander d’où surgirait la légion de guides supérieurs, sûrs et désintéressés, devant servir d’éducateurs aux générations futures" [6]. L’élément de la cohérence sociale, Freud le voyait dans "cette identification des opprimés à la classe qui les gouverne et les exploite". Et d’ajouter : "Les opprimés peuvent par ailleurs être attachés affectivement à ceux qui les oppriment, et malgré leur hostilité contre ceux-ci voir en leurs maîtres leur idéal. Si de telles relations, au fond satisfaisantes, n’existaient pas, il serait incompréhensible que tant de civilisations aient pu se maintenir si longtemps malgré l’hostilité justifiée des foules. [7]

Mais ce qui reste incompréhensible dans ce schéma, c’est comment les civilisations en question ont précisément fini par ne plus pouvoir se maintenir. Freud, qui avait su déceler le facteur de crise sous la conduite ambivalente de l’individu, se montre ici incapable d’appliquer le modèle de la crise à l’évolution des sociétés d’exploitation, de même qu’il ne retient les mécanismes de l’identification que pour mieux ignorer ceux de la contre-identification. Or, cela, le principe matérialiste l’énonce d’un seul et même souffle, en ces termes par exemple : "Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie corporative (…). Quant aux capitalistes entrepreneurs (…), leur avènement se présente de ce côté-là comme le résultat d’une lutte victorieuse contre le pouvoir seigneurial, avec ses prérogatives révoltantes, et contre le régime corporatif avec les entraves qu’il mettait au libre développement de la production et à la libre exploitation de l’homme par l’homme" [8]. Il s’agit en l’occurrence de la phase de l’accumulation primitive du capital. De même, la tendance historique de l’accumulation capitaliste aboutit au résultat suivant : A mesure que diminue le nombre des potentats du capital qui usurpent et monopolisent tous les avantages de cette période d’évolution sociale, s’accroissent la misère, l’oppression, l’esclavage, la dégradation, l’exploitation, mais aussi la résistance de la classe ouvrière sans cesse grossissante, et de plus en plus disciplinée, unie et organisée par le mécanisme même de la production capitaliste" [9]. S’il est vrai que cette organisation des ouvriers a eu pour effet, jusqu’à présent, non de les émanciper, mais, au contraire, de les soumettre à leurs créations propres, les partis et les syndicats, il reste non moins vrai que la méthode de Marx permet aussi de déceler les contre-tendances historiques inhérentes aux difficultés croissantes que, passé un certain seuil, le capital rencontre pour accumuler [10], lesquelles amoindrissent sa capacité de se réformer et privent du même coup l’ancien mouve¬ment ouvrier de sa raison d’être objective et subjective. Dans le présent contexte, toutefois, l’important est ailleurs : il réside dans la capacité de la méthode marxienne, quand on l’applique du point de vue de l’intérêt historique des travailleurs (prise en charge de la production par les travailleurs eux-mêmes), d’entraîner des conséquences activistes, d’inciter "à transformer le monde, et non plus à l’interpréter".

Chez Marx, l’idée des masses ouvrières, que les conditions matérielles poussent à s’élever contre des rapports de production qui traversent une phase de crise, a un caractère dynamique. Chez Freud, elle demeure rigoureusement spéculative. Ce dernier reconnait lui-même que sa psychologie des masses doit beaucoup à "la peinture si brillante", "la description si impressionnante" [11] qu’un éminent représentant de la connerie française, le Dr. Gustave Le Bon, encore épouvanté par les révolutions de sa patrie, avait donné de l’"âme collective" à la fin du siècle dernier [12]. Pour Le Bon, en effet, les foules, indépendamment de ce qui caractérise socialement et individuellement les unités dont elles se composent, sont dotées d’une "âme collective" qui les poussent à substituer une action inconsciente à l’activité consciente, privilège des individus. Guidée par l’inconscient, les foules sont impulsives, versatiles, simplistes, crédules, autoritaires et, sous des dehors révolutionnaires, hostiles au changement et au progrès. "Abandonnées à elles-mêmes, elles sont bientôt lasses de leurs désordres et se dirigent d’instinct vers la servitude" [13]. Le premier élément d’organisation des foules hétérogènes, "qui ne sauraient se passer de maître", n’est autre que le meneur dont "la volonté est le noyau autour duquel se forment et s’identifient les opinions" [14]. Supprimez l’un, vous dispersez la masse : "Pendant la dernière grève des employés des omnibus à Paris, il a suffi d’arrêter deux meneurs qui la dirigeaient pour la faire aussitôt cesser. Ce n’est pas le besoin de la liberté, mais celui de la servitude qui domine toujours dans l’âme des foules. Elles ont une telle soif d’obéir qu’elles se soumettent d’instinct à qui se déclare leur maître" [15].

Karl Kautsky, le mentor de la social-démocratie allemande, ne manqua pas de relever à l’époque non seulement l’inconsistance de cette catégorie "foules en général" (un Parlement, un jury, un cortège de manifestants, etc.), mais aussi celle de l’interprétation du phénomène dont Le Bon rendait compte en invoquant, conformément aux conceptions appliquées de son temps en psychothérapie, la capacité de suggestionner, d’hypnotiser que certains individus étaient censés mettre en œuvre. Kautsky ne contestait certes pas qu’un individu peut exercer sur d’autres une influence personnelle, dans une assemblée, par exemple. Mais, soulignait-il, histoire permet de constater que les "masses agissantes" manifestent une volonté homogène lors même qu’elles ne se trouvent pas placées directement sous l’influence d’un orateur doué d’un pouvoir magnétique quelconque. Force donc est de donner de ce fait "une interprétation non pas médicale, mais historique". Car "la volonté homogène des masses s’ensuit des conditions en vertu desquelles une masse inorganisée peut se transformer en masse agissante. Autrement dit, tant que les conditions de nature à engendrer une volonté collective homogène ne sont pas réunies, les masses ne passent pas à l’action" [16]. Et Kautsky d’illustrer sa thèse en rappelant combien souvent, au cours des temps, la misère, consécutive à la guerre, aux calamités agricoles ou à des crises économiques, avait poussé les masses à se révolter contre l’ordre établi dans un sens qui, d’ailleurs, quand le régime en place était progressiste, pouvait se révéler réactionnaire [17]. L’histoire contemporaine, faisait-il valoir en outre, s’était assortie d’une transformation de l’action des masses laquelle était passé de cette première forme de révolte spontanée, de l’action inorganisée, au stade de l’organisation en partis et en syndicats, capable désormais, grâce à ses parlementaires et à ses permanents, d’inscrire dans les faits, au moyen de conventions, de lois, etc., une victoire dont les fruits finissaient toujours par échapper auparavant aux masses inorganisée [18]

Cet article de Kautsky devait se trouver à l’origine de la polémique [19] restée célèbre, qui l’opposa à Anton Panneoek, principal représentant théorique, avec Rosa Luxembourg, des "gauches" social-démocrates. Pannekoek reprochait à Kautsky, et à son concept de masses inorganisées et de masses organisées, de laisser de côté la composition de classe, toute différente de celle du passé, qui caractérisait les masses modernes, masses prolétariennes et non plus bourgeoises. Selon Kautsky, il suffisait au mouvement socialiste de poursuivre sa politique actuelle de force d’opposition légale : petit à petit, grâce à ses gains électoraux, le Parti verrait son poids social augmenter puis, le moment venu, un grand soulèvement populaire ferait tomber le pouvoir d’Etat dans ses mains. Voilà bien, disait Pannekoek, le vieux modèle de la révolution bourgeoise, à cette différence près que ce serait le Parti, devenu classe dirigeante, qui mangerait les marrons que les masses auraient ainsi retirées du feu [20]. Pour s’émanciper véritablement, il fallait donc que les masses acquièrent par une action directe gagnant toujours en ampleur, une mentalité nouvelle, une mentalité révolutionnaire, et substituant progressivement aux anciennes institutions bourgeoises dont l’État, une forme d’organisation sociale radicalement différente. [21]

On vient de voir se succéder ainsi trois grands principes théoriques, le plus généralement incompatibles entre eux et le principe psychosociologique de Le Bon, incohérent et a-historique dans ses généralisations, expression idéologique de l’individualisme du XIX° siècle ; le principe matérialiste social-démocrate de Kautsky lequel se fonde sur des généralisations historico-sociologiques liées en fin de compte à une conscience trade-unioniste aspirant au maintien de la paix entre les classes, à la République populaire ; enfin, le principe matérialiste révolutionnaire de Marx et de Pannekoek, qui donne la primauté au contenu de classe, généralise sur la base des crises et des tensions qu’engendre le système d’exploitation, et fait ressortir l’élément de l’action autonome dans le mouvement des masses modernes. Le premier est spéculatif et bourgeois ; le second, descriptif et progressiste ; le dernier, critique et activiste.

III

C’est le premier de ces principes que Freud met en œuvre. A propos de Le Bon, il déclare en effet expressément : "Par l’accent sur le rôle inconscient de la vie psychique, la psychologie de cet auteur se rapproche de la nôtre". [22]. La seule modification qu’il lui apporta concernait la thèse du "pouvoir magnétique" des meneurs, dont la fragilité était devenue par trop apparente. De même qu’il avait remplacé, au cabinet de consultation, la manipulation hypnotique, chère à certains de ses devanciers, par une mise en situation analytique, empruntant d’ailleurs à l’ancienne technique, Freud substitua simplement à l’idée de suggestion collective, celle de mécanismes d’identification [23], idée qui, elle aussi, ignorait la dimension historique et tombait par conséquent sous le coup de la critique kautskyenne de 1911.

C’est toujours en partant du même principe que Freud interprète la vie sociale "en général". Dans l’un des trois grands essais où il s’intéresse à un monde qu’on peut croire contemporain, il écrit en effet : "L’homme est tenté de satisfaire son besoin d’agression aux dépens de son prochain, d’exploiter son travail sans dédommagements, de l’utiliser sexuellement sans son consentement, de s’approprier ses biens, de l’humilier, de lui infliger des souffrances, de le martyriser et de le tuer. Homo homini lupus." [24]. Ce diagnostic se fonde assurément sur cette vérité que le maître, l’exploiteur, est au moins dans l’exercice de ses fonctions sociales foncièrement cruel, barbare. A l’origine de cette tendance, Freud place, comme un postulat qu’il est inutile de démontrer (et qui s’est en fait démontrable que par la spéculation), le meurtre du père originaire, lequel remplit dans sa construction théorique le rôle que la chute d’Adam, le péché originel, avait jusqu’alors rempli chez les théologiens, puis chez une foule de penseurs sociaux. Pour Freud, c’est là un état inhérent à la "nature humaine". "Il n’est manifestement pas facile aux hommes de renoncer à satisfaire cette agressivité qui est leur" [25]. Et de même pour l’élément de la cohérence sociale : "Cette tendance à l’agression (...) constitue le facteur principal de perturbation dans nos rapports avec notre prochain ; c’est elle qui impose à la civilisation tant d’efforts. Par suite de cette hostilité primaire qui dresse les hommes les uns contre les autres, la société est constamment menacée de ruine. L’intérêt du travail solidaire me suffirait pas à la maintenir : les passions instinctives sont plus fortes que les intérêts rationnels". [26]

En un sens, mais superficiel, le principe freudien s’accorde avec le principe marxiste : toute société d’exploitation implique l’usage de la violence. Seulement le principe marxiste qualifie la violence : il montre qu’elle se rattache à des structures non pas individuelles, mais sociales ; il en fait un phénomène non seulement évolutif, dynamique, mais encore, comme le dit Engels, avec Marx, "l’accoucheuse de toute vieille société grosse d’une société nouvelle, l’instrument à l’aide duquel le mouvement social se fait place et brise des formes politiques figées, mortes" [27]. La violence est donc autre chose encore qu’un moyen d’oppression. Elle peut aussi devenir un moyen d’émancipation sociale. Dans un cas comme dans l’autre, elle se trouve d’ailleurs an service de "la passion instinctive" autant que de "l’intérêt rationnel" (conçus historiquement), ceux de la classe qui opprime et réprime comme ceux de la classe qui cherche à se défendre, ou à s’affranchir. Quand Freud parle du "travail solidaire", il ne sort pas de la catégorie fétichiste "travail en général" et retarde donc sur l’économie politique classique qui, elle, avait montré qu’au-delà des apparences de la marchandise se trouvait le "travail producteur de marchandises". Et l’on sait comment Marx montra qu’il s’agissait là, en vérité, d’un "travail producteur de marchandises pour autrui", c’est de nos jours, pour le compte du capitaliste [28].

Ceci étant, il y a sans doute "solidarité" forcée des classes dans la mesure où la cessation intégrale du travail par tous les exploités reste chose inconcevable sur longue période en tant qu’elle signifierait la fin par inanition du genre humain [29]. Mais aussi il y a un antagonisme des classes qui, de latent, devient peu à peu manifeste lorsque la classe dirigeante se révèle incapable de maintenir le statu quo social. Alors s’ouvre une phase de luttes longtemps embryonnaires et dont l’issue demeure incertaine tant que la classe en devenir ne parvient pas à se constituer sur des bases autonomes et à se doter d’éléments de force qui lui soient spécifiques : l’Etat démocratique et la libre entreprise pour le bourgeois de propriété privée ; le système des conseils ouvriers et une économie en voie de communisation rapide pour le travailleur moderne. Et quand la classe exploitée "n’ose pas" - et pour "oser", il faut à l’échelle des masses un courage inouï, alors que le résultat demeure toujours douteux et lointain - quand, donc,, elle s’en remet à ses formes d’organisation traditionnelles qui, dans des conditions changées, des conditions de crise, s’en tiennent et ne peuvent s’en tenir qu’aux méthodes précédentes de la phase d’harmonie sociale, elle doit payer le prix de son renoncement : la barbarie nazie ou stalinienne, par exemple.

IV

Contraint de faire "œuvre de science", c’est-à-dire de publier, pour s’affirmer au sein d’une profession soumise aux impératifs de la concurrence, le psychanalyste s’en tient, dans l’immense majorité des cas, à l’exploration de structures mentales individuelles. Et toute atteinte à l’ordre établi - susceptible de nuire à son statut social - le trouve résolument hostile. Comme le stalinien ou le dictateur militaire, le démocrate bourgeois attribue automatiquement l’origine de l’agitation ou de la révolte ouvrière à l’intervention d’éléments "irresponsables" jouant sur l’infantilisme des masses populaires. Ainsi le psychanalyste, quand il se hasarde à exprimer publiquement ce qu’il pense d’une lutte sociale de grande ampleur, lui assigne le plus souvent pour cause une régression au stade infantile de la révolte impulsive et sans issue contre le père. Et voilà que le réalisme et la maturité sont du côté des maîtres, l’irrationalité et la mise en tutelle du côté des rebelles [30]

Hormis ces cas d’urgence, il demeure exceptionnel que l’analyste se mêle d’examiner les problèmes des sociétés contemporaines. Quand il le fait, c’est pour s’intéresser électivement à l’interprétation de faits culturels (matériau anthropologique, littéraire, pédagogique, etc.), domaine propice à la novation terminologique, à l’étalage de compétences et aux querelles d’écoles, mais où l’on ne risque guère de "dépasser le cadre de la société bourgeoise" [31]

L’un des rares psychanalystes à faire exception à la règle est un certain Alexandre Mitscherlich, praticien qui enseigne à Francfort.

On peut dire de lui qu’il a su mettre en forme, par rapport au monde développé d’aujourd’hui, des thèses que Freud et ses disciples avaient tout juste été capables d’esquisser. D’où le succès qui couronne son œuvre et qui lui a valu de voir quatre de ses livres traduits en français au cours de ces trois dernières années. Sa grande idée est la suivante : sous l’influence du progrès technique et par suite de la "surorganisation." de la société, le père, en tant que figure traditionnelle de l’autorité, s’efface de plus en plus. Il en est ainsi dès la plus tendre enfance, soutient notre auteur : "la naissance à l’hôpital ; l’effacement des liens de parenté et des traditions familiales sur lesquelles la mère pouvait autrefois compter ; le rayon d’action limité qu’un logement urbain laisse au petit enfant ; la limitation de l’horizon ouvert par l’observation "des travaux et des jours" ; de fréquents changements de domicile ; l’absence du père une grande partie du temps et aussi, toujours davantage, de la mère ; l’invasion du monde de l’enfant per les jouets mécaniques" [32], tout cela prive le bambin moderne d’une grande partie des possibilités d’identification au père et d’attachement affectif à la mère qui s’offraient à lui naguère. De là s’ensuivent des difficultés accrues d’adaptation tandis que la persistance des structures d’autorité dans la société globale exige la réduction de tous à une moyenne, au conformisme ; ce conflit engendre l’apparition dans la jeunesse d’un surplus d’agressivité, de conduites névrotiques. Le problème consiste donc à savoir "si la socialisation partielle qui a eu lieu à l’époque de la domination des pères est assez forte pour neutraliser à temps les surplus pulsionnels agressifs qui se forment dans les cultures de notre temps". [33]

Autrement dit, "le conflit typique de notre époque - disons franchement son conflit central - réside dans l’opposition entre les efforts pour atteindre l’autonomie subjective dans les orientations décisives de la vie, et d’autre part, la nécessité de s’intégrer à des organisations bureaucratiques qui coiffent tout, d’accepter de voir sa responsabilité limitée à des domaines spécialisés, tout en réclamant de façon exagérée une assistance de la part de la société" [34]. Dans cette conjoncture, un rôle éminent revient, selon Mitscherlich, au psychanalyste : mettre en évidence les facteurs qui bloquent l’adaptation active au social et la sublimation de l’agressivité. Aux côtés de représentants d’autres disciplines - droit, sciences politiques, sociologie - il contribuera de la sorte à modifier les méthodes d’éducation laquelle remplir une fonction dialectique : initier à la société et immuniser contre elle" [35] condition première de l’émergence d’une opinion publique lucide. "Le maintien de la liberté, dans l’état actuel de l’histoire, demande une révision des méthodes de culture et d’éducation, et ana une répétition des principes éducatifs du passé" [36], croit bon de souligner Mitscherlich.

Ainsi donc notre auteur conclut dans le sens de Freud, avec un peu plus d’optimisme peut-être, que l’éducation seule est susceptible de transformer le donné social, de conférer à "l’homme massifié et sans classe" d’aujourd’hui la conscience de soi. Chose étrange cependant Mitscherlich, qui attribue l’effacement contemporain du rôle paternel à l’action de facteurs socio-économiques, paraît croire que ces mêmes facteurs n’interviennent en rien dans le domaine de l’éducation. Et l’on est conduit à se demander s’il ne songe pas, en plein rêve académique, à substituer à l’autorité traditionnelle du père celle du professeur vertueux, du "sage" de la cité antique, Selon lui, le psychanalyste tire sa sagesse de l’observation de ses patients. "Le névrosé, dit-il, souffre plus que celui qui est bien adapté. Mais, en bien des points, ce dont il souffre, c’est ce qui est devenu muet dans l’adaptation" [37]. De fait, il s’agit là d’un postulat essentiel des théories analytiques. Or, comme Théodore Adorno le notait un jour, "il n’existe rien de semblable à une personnalité névrotique de notre temps" – ce nom à lui seul, relève de la manœuvre de diversion - c’est la situation objective qui indique aux régressions leur direction. Les conflits dans la zone du narcissisme sont plus fréquents qu’il y a soixante-dix ans, tandis que l’hystérie de conversion a reculé" [38]. Dès lors que les manifestations névrotiques sont liées, dans leur évolution, aux métamorphoses du corps social, c’est en partant de celles-ci, non de celles-là, qu’on peut esquisser une perspective d’intervention. Et cela d’autant plus que la clientèle du psychanalyste écrivant se recrute la plupart du temps dans un milieu spécifique, socialement homogène (d’où peut-être l’impression d’avoir affaire à un "homme massifié et sans classe"). Mais, surtout, on évacue de la sorte tout ce qui trait aux rapports de domination et de servitude qui continuent de modeler, dans un sens ou dans un autre, les conduites et les mentalités humaines. "Le culte de la psychologie, Adorno le disait très bien, qu’on a collé à l’humanité et qui, en Amérique, a servi à mitonner, sur la base de Freud, une fade nourriture populaire, est le complément de la déshumanisation, l’illusion des impuissants persuadés que leur sort dépend de leur constitution psychique". [39]

Parler de rapports de domination et de servitude, de lois immanentes au capital, etc., c’est parler de choses abstraites, mais qui rendent compte de phénomènes absolument concrets : le travail et la crainte de perdre l’emploi, la soumission quotidienne à des systèmes de mesure de l’effort et l’acquisition d’attitudes réflexes de passivité. Parler de la lutte de classe révolutionnaire, qui vise à abolir ces rapports et ces lois, c’est en revanche extrapoler dans la mesure où il s’agit là d’un phénomène intermittent, qui ne se manifeste pas dans la réalité d’aujourd’hui sinon, au mieux, sous forme latente et qui ne s’est jamais affirmé, avec une relative ampleur, que dans le passé. Mitscherlich a évoqué l’une de ces expériences historiques : la crise révolutionnaire qui suivit, l’effondrement des régimes impérieux d’Europe centrale et de Russie. [40] Il y voit "un exemple dans lequel une tentative d’organisation - privée des symboles de l’autorité paternelle - a mené à un échec". Et de rappeler, la brièveté de "l’intermède des conseils d’ouvriers et de soldats", l’écrasement "en huit jours de la révolte spartakiste" à Berlin, l’unique mois de république soviétique en Bavière et les quatre qu’elle dura en Hongrie. "Il n’y a guère qu’en Russie, ajoute-t-il, que les conseils ouvriers aient suscité un nouveau système politique et social. Celui-ci a été pendant des lustres le lieu de luttes pour le pouvoir ; finalement, une nouvelle figure de père a émergé, qui a "mis de l’ordre" grâce à une des plus cruelles dictatures de l’histoire (...). L’effondrement de l’autorité paternelle entraîne automatiquement la recherche d’un nouveau père capable de fournir un point d’appui. La tentative qui a été faite de la remplacer par un rapport social nouveau issu du système familial, comme, par exemple, l’organisation : fraternelle, éveille une angoisse profonde qui se traduit par une haine féroce contre celui qui propose un tel but. La faiblesse du père est effacée dès qu’il est remplacé par un père nouveau possédant une puissance intacte".

En quoi le système des conseils est-il issu de la vieille structure familiale ? Très simple : il a succédé à des empereurs qui "se situaient à mi-chemin entre la figure surnaturelle du père et les porteurs humains de ce rôle". [41] Tel est le système d’interprétation historique du psychanalyste : plaquer sur le réel des rapports sociaux une série, d’affirmations fondées sur des faits de langage. Admettons un instant que le Kaiser ou le Tsar (et, après eux, Hitler) aient su "se maintenir dans le camp vectoriel que recouvre l’image du pères, que l’ idéologie féodale du monarque "père du peuple" ait vraiment assuré, à elle seule, la cohésion des sociétés concernées. Qu’est-ce que cela voudrait dire du point de vue socio-économique ? Que les masses ont intériorisé, fétichisé, les rapports d’exploitation, auxquels elles demeurent soumises, an point de trouver naturel de s’identifier, faute de meilleure perspective, à leurs maitres. Mais il ne s’ensuit nullement de là que cette identification soit donnée une fois pour toutes. A mesure que l’ancien régime se disloque, les instances et les modes d’autorité et de répression se transforment de leur côté, et donc aussi la figure de leur représentant au niveau familial. A la figure du père totalitaire, nés dans une situation de crise sociale paroxystique, on a vu succéder ainsi, dans une phase de reconstruction, une figure de père traditionnel (Adenauer). Mais, eu l’occurrence, l’explication par la figure du père se borne à reprendre certains aspects de l’idéologie propre au système de gouvernement en place (laquelle tire son efficacité de la persistance des vieilles structures), en affectant d’ignorer les autres. N’est-ce pas là un procédé tout aussi "réducteur", pour le moine, que celui (que) le psychanalyste se plaît à reprocher au "marxisme".

Il existe assurément un lien étroit entre la transformation contemporaine du mode d’appropriation de la plus-value créée par le travail social et celle de la structure familiale. Mais Mitscherlich fait de cette évolution du système de la propriété - dont le détenteur serait non plus le bourgeois classique, mais "le manager qui a la bureaucratie pour outil" (?) - la conséquence d’une loi... "biologique". La propriété, dit-il, "est un dérivé de la fonction biologique du territoire détenu en propre par toute individualité animale plus ou moins bien organisée (...). Toute atteinte portée à une organisation de la propriété (...) est suivie immédiatement d’une nouvelle organisation de la propriété" [42]. Ainsi donc, toute tentative de transformer la société, ou toute évolution sociale de grande ampleur, ne peut aboutir qu’à de "nouvelles formes de servitude", moins visibles et plus supportables sans doute que leurs devancières [43]

On retrouve ici le nihilisme de Freud. Pourtant, Mitscherlich, après avoir constaté que "les processus sociaux ont privé la civilisation du père de son importance fonctionnelle", croit bon d’ajouter : "Si le déficit psychique est si grand, c’est que les puissances institutionnalisées de notre société continuent de vouloir imposer à vie une obéissance infantile au lieu de travailler à l’établissement d’une autre responsabilité entre "frères", entre égaux [44]. Et voilà : ce que la "la lutte révolutionnaire moderne, les autorités constituées ont le privilège de le réaliser pour peu qu’el es s’y décident ! Pareille incohérence a nécessairement une autre cause qu’une simple erreur de raisonnement : un préjugé idéologique, un préjugé de classe. De fait, attribuer la haine qui frappa les révolutionnaires aux lendemains immédiats de la première guerre mondiale à l’angoisse profonde que suscitait leur projet de bâtir une "organisation fraternelle", c’est se laisser prendre volontairement aux pièges de la métaphore. En tant qu’il menace directement l’ordre établi, le projet révolutionnaire est certes perçu sur la mode de l’angoisse par les exploiteurs et donc aussi par les exploités dans la mesure où ceux-ci ont intériorisé les conduites et les mentalités de ceux-là, et dans celle surtout où tel projet ne peut trouver de possibilités au moins théoriques de réalisation que dans une période de chaos social placée sous le signe d’une angoisse généralisée. Combien de révolutionnaires bourgeois n’ont-ils pas été massacrés par la populace entre le Moyen Age et les Temps Modernes ? Il n’en reste pas moins que le processus de la révolution bourgeoise a fini par s’accomplir dans les pays développés et se poursuit aujourd’hui encore, dans le sang et la misère, au sein de la plupart des pays sous-développée. Et les impérialistes de toutes nuances ne sont jamais les derniers, dans ce cela, établir un signe d’égalité entre les nouveaux maîtres, au moins porteurs d’avenir, et les anciens, qu’ils abandonnent à leur sort quand l’irrépressible marée de la révolte populaire vient les recouvrir. Réductrice et incohérentes la thèse socio-psychanalytique a donc aussi un contenu de classe. Comme l’énonce un de ses représentants (songeant bien entendu aux écoles concurrentes, non à la sienne propre) : "On peut penser que son fixisme psychologique, anti-historique, occidentalo-centrique, aurait tendance à favoriser implicitement un fixisme politique" [45]. Oui, il s’agit tout bonnement de défense et illustration du statu quo social. Et, si cette défense revêt parfois des aspects "contestataires", recourant alors à un vocabulaire extrémiste, c’est parce qu’elle se situe au niveau d’institutions dont le développement capitaliste exige impérieusement la restructuration ; l’université, la psychiatrie, etc.

V

Engels fixait un jour, en ces termes classiques, l’un des grands principes du matérialisme militant : "Si, dans la Guerre civile en France 1871 , nous avons porté au compte de la Commune des plans plus ou moins conscients, alors que ses tendances lui restaient plus ou moins inconscientes, ce n’est pas seulement parce que les circonstances le justifiaient, mais encore parce que c’est ainsi qu’il faut procéder". [46] Il s’agit de dégager et de systématiser, de rendre conscient, l’élément nouveau dans la lutte des classes. Tel est ce que par la suite tentèrent, non les seuls certes, mais avec la lucidité la plus grande, Rosa Luxembourg, à propos des grève politiques massives du début du siècle et de la révolution russe de 1905, et Anton Pannekoek, à propos de la révolution russe de 1917-1921 et de la vague révolutionnaire de faible ampleur historique qui, à la même époque, balaya un instant l’Europe centrale. Jusqu’à ce moment, les interventions de la fraction extrémiste des masses travailleuses, tout en s’étant soldées en définitive par autant de défaites, avaient en chaque cas mis au jour des formes d’organisation nouvelles et de plus en plus élaborées. Toutefois, à partir du moment où la succession des défaites prolétariennes, et la victoire concomitante de l’ancien sur longue période, prit un caractère clairement irrémédiable, il devint nécessaire non plus de faire ressortir un élément nouveau désespérément absent, mais de chercher à expliquer le triomphe de la contre-révolution (lénino-stalinienne ou fasciste).

Comme l’écrivait Henk Canne Meijer, l’un des animateurs du courant des communistes de conseils en Hollande, "l’homme en général est un être pratique et tant que des solutions pratiques lui permettent de subsister, il n’a pas besoin de théories subversives pour l’avenir. Quand les luttes, tout en étant très acharnées, n’aboutissent à rien, on est conduit à rechercher les causes de la défaite, le caractère des obstacles. On fait des théories". [47] Mais il y a une limite- à cela : une force sociale une fois vaincue dans le sang, terrassée par la répression physique et idéologique, perd une génération et plus à retrouver un potentiel offensif, tandis que la classe dominante conforte son pouvoir sur tous les plans. Ils sont rares dans ces périodes ceux qui osent examiner les grands facteurs de l’échec. Wilhelm Reich fut au début des années 1930 l’une de ces exceptions.

Le marxisme vulgaire ramène tout, mécaniquement, à l’"infrastructure" politico-économique : parce qu’il ne vise que cette dernière qu’il entend aménager par des mesures de nationalisation, de protection sociale et autres [48]. Reich devait s’attaquer à l’autre face du problème : les mécanismes d’intériorisation des conduites et mentalités bourgeoises au sein des masses travailleuses. Nul mieux que lui n’a montré comment "l’enfant doit d’abord passer par l’Etat autoritaire en miniature qu’est la famille et s’adapter à sa structure, pour pouvoir ensuite s’intégrer à l’ordre social en général" [49]. Sans doute Reich a-t-il par trop tendance à réduire le processus d’intégration au cadre capitaliste au seul ordre sociale-sexuel. N’est-il pas clair, par exemple, que l’école, avec son système de notation et de rivalité, inculque à tout un chacun, dès le plus jeune âge, le principe actif de 1a concurrence individualiste ? Ce dernier exemple a en outre l’avantage de faire ressortir que la transformation (toute relative) du mode de la concurrence entre individus au sein de la société globale s’accompagne de transformations au moins tendancielles de la société scolaire. Mais, si cette constatation est aujourd’hui réduite au rang de banalité sous l’impact des conditions matérielles et de leur évolution, Reich, pour sa part, eut en son temps le mérite de poursuivre et d’approfondir la critique de la famille et de la répression sexuelle à une époque où plus personne ne s’y risquait, après la courte phase de flux révolutionnaire des années 1920.

Je ne m’appesantirai pas plus avant sur les thèses de Reich : le lecteur de langue française peut maintenant aisément en prendre connaissance. Mais il me faut tout de même discuter un point. En tant qu’il critique la pratique et l’idéologie sexuelles bourgeoises, qu’il montre toute l’étendue de leur misère et en dévoile les effets sociaux, qu’il lie la fin de ces abominations au renversement révolutionnaire de l’ordre établi, Reich s’inscrit dans le droit-fil du principe matérialiste révolutionnaire dont il a été parlé ci-dessus. De même, quand il désacralise l’"ouvrier" et rappelle cette évidence, refoulée par l’ancien mouvement ouvrier et par le marxisme vulgaire, qu’il est façonné par la condition qui lui est faite. De même encore, quand il proclame avec toute la vigueur nécessaire cette autre vérité : "changer notre mode de pensée (...) est le préalable indispensable à une pratique socialiste nouvelle" [50]. Mais Reich, tout en admettant - à combien juste titre ! - que "l’idéologie se transforme plus .lentement que la base économique" [51], parait convaincu que le seul moyen d’abattre l’idéologie bourgeoise réside dans la canalisation ad hoc d’une "énergie psychique" qui serait par définition indifférenciée : "Les énergies psychiques d’une masse moyenne qui suit avec excitation un match de football ou qui vibre à une opérette de pacotille (peuvent être) guidées vers les buts rationnels du mouvement ouvrier" [52]. Percevant l’évidence, à savoir qu’un parti classique est forcé, pour vivre et prospérer, de s’intégrer à la structure sociale capitaliste et de se modeler sur ses exigences, tout en gardant une spécificité, il n’en faisait pas moins du Parti léniniste l’instrument privilégié de cette conversion d’énergie ! Tout se passe en fait comme si Reich imputait l’échec final du P.C.A. à son incapacité de doubler son programme économique et so¬cial d’un programme sexuel. Selon lui, en effet, il ne manque à la jeunesse, pour faire valoir son "droit à organiser sa propre vie", qu’"soutien, une organisation, un parti, qui la comprenne, l’aide, la défende". Et, inversement, la force politique du Parti est fonction de "ce qui en lui répond au désir des masses" [53]

Par la suite, Reich devait sans doute abandonner cette idée du Parti sauveur-suprême. Il voyait alors dans la "dictature autoritaire" une "tendance humaine générale qui doit son existence à la suppression de la fonction vitale", la "sexualité naturelle". A quoi s’oppose "la fonction naturelle de la socialisation (qui) est de garantir le travail et la réalisation naturelle de l’amour. Ces deux activités biologiques de l’homme out toujours dépendu de la recherche et de la pensée scientifiques". Et Reich de prôner "la vraie démocratie", "processus difficile, lent, dans lequel les masses, avec la protection de la société et de la loi, possèdent (et non "acquièrent") toute possibilité de s’éduquer dans l’administration de la vie individuelle et sociale". Pour arriver à cet état de choses, il n’est qu’une voie et une seule : "éliminer la névrose collective et l’irrationnel de la vie sociale". C’est à la "science de la vie", à la "connaissance du vivant", qu’il incombe de liquider "toutes les tyrannies". [54]

Il est remarquable cependant que dans l’une comme dans l’autre de ces deux phases de sa pensée, Reich demeure fidèle au même postulat de base : l’existence d’une "énergie psychique" qu’une instance de médiation est susceptible de modeler "comme il faut". Certes, le principe matérialiste révolutionnaire, lui aussi, implique l’intervention d’une science, mais une science visant à donner aux travailleurs une conscience accrue de ce qu’ils font en réalité. En outre, à la différence du principe social-démocrate de l’éclairement à partir d’un centre directeur (parti ou institution savante), il professe que la seule éducation émancipatrice est celle dont les masses se dotent elles-mêmes, à travers leurs luttes contre la société capitaliste et d’abord par la pratique contestataire, puis par la pratique socialiste et communiste. Il s’agit d’une science qui se conçoit comme un moment de l’action de classe en devenir ou, à plus forte raison, immédiate le moment de la conscience théorique. [55] En tant qu’elle vise les sociétés capitalistes développées, elle ne peut être, par nature qu’exclusivement critique, contrairement à la science des divers organes de médiation qui, par nature, ne peut être au mieux que partiellement critique en tant que ces instances cherchent à se poser eu -forces d’opposition à l’intérieur du système (partis et syndicats), on en facteurs d’aménagement du système par la diffusion des connaissances (centres de recherches et d’enseignement).

L’après-mai, marqué par un reflux des actions de masse, s’accompagne d’un renouveau d’efforts théoriques. Il voit naître notamment un nouvel avatar des thèses reichiennes concernant "l’intériorisation de la répression" qui amène les dirigée à suivre les dirigeants de tous ordres et que seule une "libération systématique du désir" serait à même d’extirper. [56] Et c’est vrai qu’à notre époque il ne peut exister de révolution sans désir (ou plutôt volonté consciente des masses - à la différence des révolutions bourgeoises "voulues", dirigées par des minorités), et, inversement, que "les rapports d’exploitation et le pouvoir d’État présupposent une participation inconsciente des opprimés". Mais en quoi fait-on avancer la solution du problème - sur le plan théorique, s’entend - lorsqu’on postule que, derrière cette face de la participation, comme derrière "la face révolutionnaire de l’histoire, avec la classe ouvrière, la science et les arts", on retrouve "sous des régimes différents", une "même énergie désirante" ? [57] A quoi ça rime d’assigner ainsi une seule et même source "énergétique" - censée avoir par ailleurs animé Einstein ou Van Gogh ! - à la passivité comme à l’activité politiques de la classe ouvrière, alors que la première est constamment sécrétée et façonnée par le système capitaliste, et la seconde toujours une rébellion contre ce façonnement ?

Dans cette perspective encore, on soutient qu’à l’échelon collectif "l’intérêt suit toujours et se trouve où le désir le met", preuve en est, affirme-t-on, que "les masses ont désiré le fascisme à tel moment". [58] Mais reste à savoir si, à ce moment-là, les masses travailleuses avaient nettement tel "désir" et tel "intérêt" ; aussi bien, ce fut Hitler en fin de compte qui "réalisa le programme de la social-démocratie, mais en se passant de ses services" [59], alors que cette dernière, pendant ses séjours au pouvoir, n’avait jamais songé qu’à noyer dans le sang les interventions spartakistes et à gérer au mieux les affaires de la peu reconnaissante bourgeoisie allemande, tout en éduquant les ouvriers à lui laisser le soin d’agir à leur place. Reste à savoir si pour l’ouvrier d’usine ou l’employé de bureau, même en puissance d’emploi, il y avait tellement de différence entre les nazis et l’ancien mouvement ouvrier. Certes, on vit, par exemple, les élections aux comités d’entreprise aboutir en 1934 et 1935 à la déroute complète des candidats fascistes, malgré les résultats triomphaux des plébiscites hitlériens. [60] Mais cette péripétie témoigne simplement de l’attachement passif des travailleurs aux vieilles organisations : assez pour leur donner un bulletin de vote tant que le risque d’être repéré restait mince, pas assez pour les défendre activement (ce qu’elles ne pensaient même pas d’ailleurs à leur demander). Car, dans un capitalisme en crise économique aiguë, le "désir" des masses - vivre autrement - ne va jamais longtemps contre leur "intérêt" - ne pas vivre encore plus mal.

Suivant Gilles Deleuze, "c’est la nature des investissements de désir sur un corps so¬cial qui explique pourquoi des partis et des syndicats, qui auraient ou devraient avoir des investissements révolutionnaires au nom des intérêts de classe, peuvent avoir des investisse¬ments réformistes ou parfaitement réactionnaires au niveau du désir". [61] S’il s’agit simplement de dire que, dans des conditions déterminées, le sommet, l’appareil dirigeant, cherche à exprimer en fonction de ses intérêts spécifiques d’organisation les désirs de la base, qu’il existe obligatoirement un lien entre représentants et représentés, alors d’accord : mais c’est là un évident truisme. Le mouvement ouvrier officiel obéit au principe de la médiation, du dialogue entre les classes, qui découle de la nécessité de défendre au mieux, dans les conditions par définition défavorables du marché, la valeur de la force de travail et de faire pression à cette fin, de l’extérieur comme de l’intérieur, sur l’appareil économique et politique bourgeois, dans la mesure où cela ne porte pas directement atteinte à celui-ci. Réaliste, patient, concret, c’est en ces termes qu’il se définit lui-même. Il se pose en facteur sécurisant - "la grande force tranquille de la CGT", etc. - qui, au prix de sacrifices modiques des salariés, réalise une accommodation entre le Capital et le Travail. Mais ce qui fait sa force, fait aussi sa faiblesse : que, dans une conjoncture exceptionnelle, un concurrent, mieux toléré par le Capital - ainsi le national-socialisme - surgisse et, promettant autant, se révèle mieux en mesure de tenir ses promesses, et partis et syndicats ouvriers perdent leur raison d’être et se voient abandonnés à leur sort. Situation exceptionnelle dans l’histoire certes, mais qui fait clairement ressortir l’alternative que toute situation de crise impose au mouvement ouvrier traditionnel : ou crever sans coup férir, ou accentuer son caractère de force d’en¬cadrement des masses travailleuses. Et celles-ci, de leur côté, n’ont que cette alternative : continuer à subir, comme tout les y invite, ou oser lutter. Sécurité dans l’apathie ou solidarité dans la lutte, ces notions, pour schématiques qu’elles soient, ont tout de même un contenu plus explicite et vérifiable que la dichotomie psychanalytique intérêt-désir.

Pour "oser lutter" en masse contre tout un monde, intériorisé depuis des générations, il faut que les conditions en apparaissent : que les structures de l’Etat craquent. Incontestablement, l’intervention de minorités du désir, de minorités agissantes, est alors de nature à accélérer le processus, d’en rendre manifeste la possibilité historique. Mais pour que le désir, la volonté de communisme, naisse et se renforce à une échelle de masse, il faut qu’après avoir traversé la phase contestataire, où les éléments anciens et les éléments nouveaux d’action et de conscience se conjuguent et s’opposent dans la confusion, la lutte ouvrière débouche sur une pratique nouvelle et donc sur des formes d’organisation nouvelles. Et si ce préalable obligé du déploiement d’une conscience sociale révolutionnaire est autre chose encore qu’un simple produit cumulatif des cir¬constances, si la pratique nouvelle est inséparable de représentations conscientes et aussi "désirantes", on peut en tout cas douter que la sociopsychanalyse freudienne ou pas (ou encore l’antipsychanalyse) permette comme telle et d’en élucider les origines et d’en stimuler le développement. Celle-ci, tout aussi bien, se trouve désormais intégrée à nos conduites réflexives. La connaissance de certains mécanismes qu’elle a dévoilés - processus d’intériorisation et de survivance des idées et des images, notamment - est certes précieuse. Mais elle demande, en tout état de cause, à être réinsérée dans un cadre matérialiste et critique et historique.

* * * * *

A l’origine, le texte ci-dessus devait simplement servir de préface à la réédition des deux essais suivants. Mais il m’a échappé en quelque sorte, et il a grossi, grossi... Et ce n’est pas la discussion à laquelle il a été soumis qui l’a fait maigrir ! Il n’en reste pas moins qu’il a été conçu pour compléter et pour être complété par ce qui suit.

Le premier de ces essais [62] date de 1937. Publié dans Living Marxism, revue des groupes communistes de conseils américains, il avait notamment pour objet de réfuter l’ouvrage du léniniste-stalinien Reuben Osborn (Freud and Marx, 1937) traduit récemment en français sous le titre Marxisme et Psychanalyse (Petite Bibliothèque Payot, n° 99), et de montrer que le livre en question "ne touche nullement les connexions théoriques entre les deux doctrines, sur la seule base desquelles la psychanalyse peut être appliquée à la psychologie sociale, et présente un intérêt pour les travailleurs". Fritz Hensler, l’auteur de cet exposé, a cependant donné à ses critiques une portée plus générale et vise, à l’évidence, tout aussi bien les thèses reichiennes en tant qu’elles fétichisent les facteurs sociaux subjectifs. Il semble toutefois qu’Hensler aille trop loin dans cette voie quand, reprochant à Reich de poser l’idéologie en puissance matérielle, il fait valoir que, malgré son idéologie et sa puissance matérielle, l’ancien mouvement ouvrier allemand fut incapable de résister au nazisme. Or Reich s’est efforcé tout au contraire de montrer combien l’idéologie social-démocrate se distinguait peu de l’idéologie hitlérienne de la famille et, plus généralement, de la morale sexuelle, que ces deux forces politiques étaient l’une et l’autre anticapitaliste dans l’opposition pour devenir procapitaliste une fois installées au pouvoir. En revanche, Hensler a raison, à notre avis, d’envoyer promener la vieille lune, adorée par tant de "post-reichiens" selon laquelle "l’énergie révolutionnaire émerge de la vie quotidienne".

J’ai rédigé le second essai [63] à la demande de quelques camarades qui avaient décidé de ronéoter la traduction (tronquée) de la Crise sexuelle de Reich. Et puis les deux textes ont paru séparément. Depuis lors, Reich est devenu un best-seller : les traductions se sont multipliées en France, de même que les aperçus d’ensemble de "l’œuvre européenne", dont le plus probe et complet reste, selon moi, celui de Constantin Sinelnikoff. [64] En tant qu’exposé, mon travail est donc très dépassé. Pis encore, comme le lecteur pourra le constater aisément, il gomme exagérément l’aspect freudien orthodoxe de la thérapie reichienne ("analyse caractérielle"). Malgré tout, ce travail conserve, nous croyons, une certaine validité dans la mesure où il établit un lien direct entre la "période européenne" et la "période américaine" (arbitrairement négligée) de Reich, et le situe au niveau de cette "énergie" métaphysique dont les psychanalystes aiment tellement faire état, dans la mesure aussi où il examine brièvement la substitution d’autres figures d’autorité à la figure traditionnelle du père (et non son "effacement", comme le veut Mitscherlich).

Mai-Juin 1972

Serge Bricianer