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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Violence : Détruisons les mythes d’une façon radicale
Article mis en ligne le 29 janvier 2014

par ArchivesAutonomies
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Demande de droit de réponse au Monde Diplomatique concernant les violences à Gênes.

L’article “L’ordre Libéral et ses basses œuvres“, de Susan George, paru dans votre n°569, août 2001, concernant les violences à Gênes, à l’occasion de la démonstration contre les chefs d’état du G8, donne des explications subjectivement erronées sur les évènements communément dénoncés en tant que "violences". Certains propos sont diffamatoires et portent directement atteinte à l’une des composantes du "peuple de Gênes", à savoir les anarchistes en général, et le Black Block en particulier. D’ailleurs, l’acharnement à marteler aussi fortement les contrevérités qui y sont énoncées, m’incite à soupçonner qu’il existe des tentatives au sein même du front unitaire anti-G8 pour "falsifier" (je pèse mes mots) la nature de ce qui s’est passé... Il est dommage qu’autant d’énergie dépensée pour effectuer la récupération démagogique d’une partie entière du mouvement n’ait pas servi, par exemple, pour dénoncer plus âprement :
Les tortures des manifestant-e-s interpellé-e-s pendant des heures dans les postes de polices, les rafles de militant-e-s accompagnées d’intenses bastonnades, le comportement cruel de la police, les saluts et hymnes mussoliniens, les cris forcés de "Viva il Duce"...
Dommage aussi qu’il n’y ait pas, par exemple, l’analyse des raisons qui poussent les "dictateurs" économiques actuels à opter ouvertement pour les méthodes les plus brutales, en totale contradiction avec le voile démocratique dont-ils se parent, et alors que plus personne n’est dupe.
Votre journal, que j’apprécie tant habituellement, détient une responsabilité morale impérative et de la plus haute importance afin de restituer la vérité à ses lecteurs-ices.
Effectivement, la "falsification" de ces évènements, qui s’inscrivent déjà dans l’inconscient historique collectif, revient à aider objectivement celles et ceux qui nous dominent. D’ailleurs, Georges Orwell, dans son excellent livre titré 1984, nous montre d’une façon magistrale comment la réécriture systématique de l’histoire est un outil psychologique essentiel à la domestication des masses humaines. Cet instrument puissant, sciemment utilisé en association avec une "pince multiprise" dialectique non moins puissante, c’est à dire le Novlangue, permet ainsi l’obtention d’une déstructuration totale des processus de raisonnement internes chez l’individu.
Le cerveau, ainsi privé de données réelles (véracité et diversité des informations, mémoire objective) comme point de départ à une construction intellectuelle viable, privé aussi de la complexité des ressources de sa "machine à penser" par le biais de la simplification orientée du langage, devient ultrasensible et particulièrement réceptif aux seuls signaux provenant de l’extérieur qu’il sait identifier d’une façon claire. Pour simplifier, je dirais que les signaux en question procèdent du conditionnement médiatique et idéologique, et qu’ils imposent au raisonnement individuel, des systèmes référents erronés, ainsi que des évolutions téléguidées. En d’autres termes, le cerveau se retrouve, dans une plus ou moins grande mesure, reprogrammé de l’extérieur.
Et, ... en route pour Le meilleur des mondes, tel que raconté par Aldous Huxsley.
Voici l’esquisse d’une liste non exhaustive des signaux évoqués :

  • Invasion massive du publicitaire dont les différentes séquences rendent réelles toujours plus de fausses/vraies qualités ;
  • séries TV ou films manichéens montrant les bons flics et les mauvais méchants, racontant des super héros toujours capables de nous sauver sans même besoin que nous ayons à émettre le moindre appel au secours, visionnant des extra-terrestres dangereux pour notre humanité ou des démons capables de nous damner tous-tes ;
  • omniprésence des actualités qui cultivent le voyeurisme du sensationnel et les mauvais spectacles politico-politiciens, dont l’unique but est d’opposer la personne à ce qui intervient au premier niveau chez l’animal, c’est à dire son instinct de survie (l’humain n’est-il pas un animal politique ?) ;
  • (sport et show)-business ultra médiatisé comme ferment d’un égocentrisme poussé à son paroxysme dans l’ego individuel, grâce notamment à l’esprit de compétition, le chauvinisme impartial, la délégation de l’excellence, la mythification du héros ; l’exacerbation du sentiment d’insécurité …

    Un autre écrivain, Franck Herbert, a par ailleurs bien démontré l’époustouflante efficacité de ce qu’il dénomme la missionaria protectiva, dans la Saga de Dune, où il dissèque les formes de l’impérialisme de façon à mieux nous en montrer les mécaniques et structures, au travers d’histoires époustouflantes.
    Si la “Science Fiction“ n’est pas crédible pour le-la lecteur-rice, qu’il-elle se reporte à la réalité, et qu’il-elle s’intéresse à des disciplines comme le marketing publicitaire, le management, les sciences politiques, la psychologie, la programmation neuro-linguistique, la suggestion hypnotique, ...
    Pour en revenir à nos moutons, dans l’article incriminé, on voudrait faire passer les moutons noirs pour des chiens berger hargneux. Alors qu’en même temps, notre adversaire commun, c’est à dire le capital, veut identifier les moutons noirs à quelques brebis galeuses et enragées (Le terme "mouton" est employé ici d’une façon humoristique, pour les besoins du jeu de mot, et nullement d’une façon péjorative, bien au contraire, plutôt affective). C’est intolérable.
    J’ai personnellement recueilli plusieurs témoignages de personnes qui ont participé aux évènements violents dans les rues de Gênes. Je puis vous assurer qu’aucun d’entre eux n’était ni un "policier infiltré", ni un "casseur professionnel", ni même un casseur tout court, ni un jeune marginal ivre de stupéfiants et de violence.
    Tout se passe comme si, dans le front des "antimondialistes", une partie du mouvement, ayant choisi la non-violence et/ou le réformisme comme stratégies d’action, voulait nier qu’il existe à côté d’eux-elles, d’autres franges du mouvement, avec des positionnements idéologiques complètements différents, voire même antagonistes, qui ont choisi d’utiliser des formes d’actions plus offensives en raison de leurs propres consciences politiques. Donc, à la version issue des autorités "officielles", exposant des jeunes voyous drogués et des groupuscules anarchistes ultraminoritaires, on ajoute une dénonciation toute aussi irréelle, c’est à dire une complicité entre police et Black Block. On va même jusqu’à dire que le Black Block est composé de flics chargés de se faire passer pour des manifestant-e-s dangereux-ses, quasi des terroristes, qui ont dévasté la ville.
    Ainsi, tout est prêt pour mettre en place les pratiques simplificatrices du Novlangue. Et l’on peut spéculer sans risque que si rien n’est fait contre ce projectile dialectique, l’imaginaire concernant les luttes sociales se résumera pour les générations à venir à quelque chose comme : Manifestants = anarchistes = violents = dangereux= terroristes = voyous = flics = Black Block.
    Et qu’un seul mot (lequel ?), suffira à décrire l’ensemble des notions impliquées par ces termes. Espérons que la prochaine version du dictionnaire de novlangue sera sérieusement inquiétée avant sa sortie. Même si le scénario proposé ci-dessus paraît extrême et caricatural, il n’en apparaît pas moins comme absolument plausible, voir même en partie, déjà réalisé.
    Ainsi, l’aile "pacifico-négationniste" sur le front des "anti" espère s’en tirer à bon compte après avoir assimilé une partie des contestataires, dont-elle est l’alliée objective, à des "flics", qu’ils-elles (les radicaux) considèrent pourtant comme des ennemis de classe jurés, et dont le combat qu’ils-elles leur livrent est très souvent : à la vie, à la mort ! Car, quoiqu’en disent les témoignages que Suzanne George pourrait citer, une foule importante de personnes diverses et bariolées à choisi de passer à l’action offensive contre le capital. Pour restituer l’entière vérité, les différents syndicats italiens, en particulier ceux de base, avaient déjà choisi de lancer un appel conjoint à la grève générale, pendant la période du G8. Il s’agissait en effet de porter atteinte au capital là où ça lui fait mal : l’argent.
    Dans les rues de Gênes, avec d’autres militant-e-s véritables, non seulement les membres du Black Block, il y avait des gens habillé-e-s de toutes les couleurs et de toutes les façons. En fait, une foule réellement hétéroclite, de par l’apparence aussi bien que par les origines. L’un d’entre eux, assassiné par l’irresponsabilité paranoïaque des dirigeants politiques de notre planète, était un jeune génois de 23 ans, ni Black Block, ni policier, ni voyou drogué, ni casseur professionnel, mais militant responsable agissant sciemment pour "un autre futur".
    On raconte par exemple l’anecdote suivante : un "ancien", au vu de la tournure des évènements, est rentré dans sa baraque, a sorti une barre à mine, et s’est engagé à dépaver le trottoir devant chez lui, afin de fournir des munitions à la jeunesse au combat.
    Aux côtés du Black Block, à l’assaut contre le Capital, étaient représentées l’ensemble des mouvances de l’anarchisme (même si quelques rares courants libertaires, préfèrent choisir la non-violence comme forme d’action), de l’anarcho-syndicaliste à l’anarcho-punk, en passant par le purement politique, qu’il soit plateformiste ou synthésiste. Il y avait aussi toutes les déclinaisons du marxisme, de la troisième à la quatrième internationale dans toutes leurs diversités, les marxistes-léninistes, les trotsko ou autres maoïstes repentis. Outre, les organisationnels, il y a en avait qui étaient organisés de façon autonome, à l’instar du Black Block, comme aussi tous-tes ceux et celles venus des horizons les plus divers, en tant que personnes individuelles.
    En frappant des cibles bien précises, symboles du capitalisme et de l’état, c’est à dire, les banques, les spéculateurs immobiliers, la publicité, les concessionnaires automobiles, les compagnies pétrolières, la zone rouge, les forces policières, la prison..., le bloc offensif a choisit de porter directement des coups là où ça fait mal. Ils-elles ont permis de rendre visibles l’essentiel des ressources aliénantes au service de l’état et du Capital. Ils-elles ont choisi de causer des dommages matériels impliquant le retrait temporaire de sommes qui autrement seraient utilisées pour la perpétuelle régénération des profits et bénéfices. C’est à dire que si l’assureur ou le banquier perdent de l’argent en réparant les dégâts causés, c’est le vitrier, le maçon, le plâtrier peintre, l’électricien ou le plombier qui en récupèrent. Ce n’est pas moi qui m’en plaindrait, ni aucun des opposants à la libéralisation.
    Il est évident que la police a "infiltré" cette faune hétéroclite, c’est l’un de ses rôles fondamentaux. Ce genre de manœuvre se produisait déjà bien longtemps avant 1968, il n’y a aucune raison pour que cela change tant qu’il y aura une police. Celle-ci infiltre toutes les zones du mouvement social et politique. Les tendances réformistes et/ou non-violentes ne sont donc pas non plus épargnées par ces infiltrations, ce n’est pas pour autant que nous qualifions les membres d’ATTAC, par exemple, d’être des agents “sous-marins“ au service de l’autorité.
    Susan George, en tant que technicienne du novlangue, voudrait simplifier les propositions d’alternative radicale en les orientant d’une façon négative et de façon à les nier, laissant ainsi l’horizon le plus large pour une autre simplification subjective fondamentale dans les stratégies de domination actuelles. Cette dernière s’avère être, semble-t-il, l’une des crapuleries d’escrocs les mieux ficelées dans les dernières décennies. Effectivement, en soutenant une proposition émise par un économiste libéral, qui plus est éloigné du keynésianisme, dans laquelle on affirme enrayer la mondialisation capitaliste en taxant les capitaux financiers d’un pourcentage de misère, l’association ATTAC à su imposer son identifiant comme le vecteur le plus approprié, sinon l’unique crédible, de la contestation la plus radicale au système imposé par nos plus grands dominants. Pour s’opposer au capitalisme actuellement "mondialisé", une nouvelle voie aurait été trouvée, remplissant le vide laissé par toutes celles dont on a pris un soin méticuleux à effacer au travers de l’histoire, par la force ou par la "ruse". Cette voie nouvelle se proposerait en fait d’apporter une solution toute appropriée à nos légitimes récriminations. Mais quand on y regarde de plus près, et c’est ici que le rôle de la missionaria protectiva saute particulièrement aux yeux du lecteur de Dune possédant une sensibilité libertaire, on se rend compte que la taxe Tobin n’est que le ciment qui va lier cet état mondialisé indissociable du capitalisme et dont il sera la plus forte garantie de stabilité.
    Effectivement, l’ajout d’un échelon de territoire, chapotant tous les autres sur la planète, présentera les trônes les plus élevés aux dominants ayant réussi à atteindre un niveau planétaire. C’est ainsi que l’ensemble des états se sont formalisés dans l’histoire humaine, avec, la collecte de l’impôt pour raison directe, la force brutale et le conditionnement idéologique comme moyens essentiels et la bureaucratie pour en gérer les comptes. Cette étape clef, dans l’évolution future du capitalisme viendrait succéder au démantèlement total de l’état keynésien, tel qu’il se déroule actuellement sur toute la planète, par le biais des privatisations forcées et du démantèlement de tout ce qui touche au concept de "service public", par l’intermédiaire des échelons de territoire continentaux.
    En somme, grâce à la taxe Tobin, l’état mondialisé en gestation, de nature ultra-libérale, se dote d’un embryon de service fiscal planétaire. Sa police et son armée viendraient à la suite d’un développement sine qua non parallèle. Le monde entier serait donc alors doté d’un système identique à celui du Brésil. Ne trouvez-vous pas que c’est déjà le cas, partiellement tout au moins ?
    Dans la guerre dialectique, comme dans la lutte quotidienne, les anarchistes ont l’habitude d’être pris pour cibles par la plupart des autres composantes du paysage social. Cette mesure est systématiquement tentée à leur encontre. Pendant la révolution russe, à Kronstadt, par exemple, en Ukraine après 1921, en Espagne, à partir de 1936, à chaque fois, ils-elles ont été victimes d’une simplification orientée négative visant à les nier. Malgré toutes les crises qu’il a essuyées, l’idéal libertaire, l’un des plus anciens historiquement dans le mouvement social, est resté plus fort que toutes les répressions et toutes les tentatives de négations qu’il a du endurer. Actuellement, s’il regagne une certaine popularité, c’est aussi parce qu’il est le seul projet politique cohérent n’ayant jamais été démenti par l’histoire "moderne". C’est aussi grâce à la pertinence de stratégies telles que celles utilisées par le Black Block, par exemple, que la contestation internationale contre l’"l’horreur économique" est rendue visible et reçoit un sursaut de vitalité. Effectivement, bien du chemin a été parcouru depuis le G7 de Lyon en 1996, où quelques 1 500 personnes s’étaient déplacées pour protester contre l’ordre mondial établit. Depuis, il y a eu Seattle, puis toute une liste de villes, jusqu’à Gênes récemment, 300 000 personnes. Demain : Bruxelles, ou ailleurs, qui sait, la dernière vague est-elle en train de se former ?
    C’est finalement Susan George qui a raison, lorsqu’elle conclut que le terrain sur lequel s’engagent les "anti-mondialiste" est désormais miné …, quant aux libertaires, ils-elles ne se sont que très rarement trouvé dans une position aussi favorable pour faire passer leurs idées, espérons vivement qu’ils-elles seront à la hauteur de la tâche.

    Manuel Sanschaise.
    Le 31 juillet 2001.</p<




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