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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Troisième Lettre
{Intolérable}, n°4, 1972, p. 46-49.
Article mis en ligne le 11 avril 2014
dernière modification le 10 avril 2014

par ArchivesAutonomies

Grenoble le 24/11/72

Comme il a été entendu à votre réunion du GIP, je viens vous faire part des renseignements fournis par mon mari, vu que j’ai eu l’autorisation de rentrer dans sa chambre, au Pavillon L.
Il n’a pu avoir le nom du Professeur. Il est donc resté du mardi 14/11/72, 20 h. au vendredi 17/11/72, 14 h. sans soin, après avoir averti 10 fois au moins, de plus ses lettres ont été saisies, car il m’avertissait.
Il avait formulé un Recours en Grâce, qui a été rejeté vu son Passé bref, mais qu’il était du ressort de Mr le Juge d’Applica­tion des Peines de Grenoble, en vue d’une semi-liberté. Il ajoute qu’il a été transféré à la prison de Lyon, puis à St Étienne et ensuite à VARCES. Depuis son arrivée, il a effectué trois demandes par écrit pour du travail Réponse en verbal qu’il allait travailler incessamment, mais les jours passaient et toujours rien. Le mercredi avant qu’il avale les 2 cuillères, il avait appelé à l’inter­phone au moins 30 fois le brigadier, pour lui demander de venir le voir, sinon il verrait ce qui se passerait cette nuit là. Celui-ci est venu, avec un sourire d’hypocrite lui disant : mais non Mr N., ne faites pas de bêtises cette nuit, je vous donne ma parole que demain matin vous aurez une réponse pour du travail. Il a expliqué qu’il était abstreint au travail et que sa situation de famille était dramatique.
1° Il repproche au personnel pénitencier de la maison d’arrêt de Varces [1] le manque total d’humanité.
2° Contents que ce soit cellulaire, car ils se sentent plus forts et sont très conscient de leur avantage, certains surveillants ont la flegme d’ouvrir la porte, alors ils envoient le courrier sous la porte comme au chien.
3° Quelques ce soit ce que vous demandez, ils vous répondent : "Demandez à l’interphone, il est là pour ça." L’interphone répond : "Écoutez N. ça fait 30 détenus qui m’ont dérangé ce matin et chacun pour un motif différent", alors ils en ont marre, et il faut qu’ils fassent des demandes par écrite.
Mon mari vous laisse le soin d’apprécier. Le chef de service (Directeur) de Yarces est très bien, seulement bien souvent, il n’est pas au courant de ce qui se passe. Mon mari lui repproche : son absence de contact parmi eux, ce qui lui permettrait à son avis de mieux voir ce qui est leur condition de prisonniers, de voir surtout Fhumiliation dont ils sont souvent victimes.
Voici l’incroyable histoire de St Étienne, qui a déclanché toutes les représailles dont il est victime.

I

Il a été transféré à St Étienne en raison, paraît-il, du prochain changement de prison, bien qu’il n’avait pas une peine de Cen­trale il fut tout étonné d’être transféré, d’autant que certains étaient condamnés à de lourdes peines n’y étaient pas, d’autant plus que Mr Pleven avait préconisé le rapprochement des familles. Bref il arrivait à St Étienne. Il sentit tout de suite F animosité à son égard. Le chef lui répondit : Vous, à l’atelier, pas question, vous allez foutre la panique, il comprit pourquoi le travail consistait à faire des pinces à linge et quand on gagne 150 à 200 Fr par mois, c’était une crak, de toute façon lui dit le chef, vous avez demandé un rapprochement de famille pour Grenoble, vous allez partir incessamment. Restez en cellule. Ils étaient en juillet. En fin août, il craque mauvaise nouvelle des enfants, il formule une demande de permission en invoquant l’ar­ticle D 144 du code de procédure Pénal, avec certificats médi­caux à l’appui. Malgré les tentatives pour faire échouer cette permission, il contrôlait ses nerfs pour ne pas tomber dans le piège, et obtint envers et contre tout cette permission. Tout alla très bien, sauf ma dépression qu’on lui attribuait, heureusement dès mon réveil je lui réécrivais ses petites lettres que je lui adressais tous les jours, alors ils ne savaient plus quoi inventer à St Étienne, et tous les jours le chef lui disait : vous allez bientôt partir pour Varces, et les jours passaient, passaient. Un jour n’en pouvant plus, le mardi 10 octobre 72 vers les 5 h du matin, il ingurgitait 25 comprimés pour dormir. Il ne se réveillait que le jeudi dans la journée le 12 octobre 72. Il demanda au médecin du pavillon de réanimation depuis quand il se trouvait là : "Ben vous êtes ici depuis mardi soir 18 h 30." Le médecin de la prison avait inscrit sur l’ordonnance qu’il avait, croyez-t-il, ingurgité une mixture de sa composition (car il fabriquait du cidre avec des fruits de l’ordinaire).
Drôle de mixture lui répondit le médecin votre prise de sang révèle uniquement des barbituriques. Il lui demanda de lui établir un certificat, ce qu’il fit, et non mais une lettre, qu’il adressa lui-même au Ministère de la Justice. Il est donc resté dans sa cellule toute la journée dans le coma. D’ailleurs le juge de St Étienne était venu ce jour là à la prison, et l’a vu dans cet état ; il ne l’a pas vu bien sûr (mon mari). De retour à la prison, les surveillants le chambraient : alors cette cuite ! Quelques jours plus tard il fut convoqué au médecin car Paris avait demandé des précisions au sujet du certificat que l’hôpital avait envoyé.
Voilà ce que le docteur de la prison a dit :

  • Bon N., voyons voir, devant mes yeux son formulaire à remplir pour le Garde des Sceaux. Voici ce que le docteur dit à l’infirmière :
  • État général normal - Conduite déraisonnable psychotique dû à une absortion de sa composition.

    Mixture de sa composition actuellement au Laboratoire pour analyse (sic).

    Il était fou de rage, lui demandant de bien vouloir l’ausculter, il ne voulut pas. Il s’est donc rhabillé, il était découragé. Il écrivit au Surveillant chef pour lui dire son intention de faire la grève de la faim, il est venu le voir, lui annonçant son prochain départ pour Varces, alors il lui demande de déchirer cette lettre répondant : "Oui, vous ne serez pas embêté à Varces." Aussitôt son arrivée à Varces, moi, sa femme, je suis allée voir le juge Mr Maurin pour la semi-liberté ; celui-ci me dit : "Bon, nous recommençons à zéro et bon courage Madame." Effectivement il est venu et lui dit : "La semi-liberté pas question pour le moment, d’autant plus que vous avez fait la grève de la faim à St Étienne, et du reste ici à Varces ils sont pas tellement chauds". Tout s’écroula pour lui.
    C’est aussi les représailles dû à la plainte qu’il a déposé au Procureur de Grenoble, il n’a plus d’espoir, et n’a jamais eu de réponse à ce sujet.
    Voilà pourquoi il a avalé 2 cuillères à café, non pour s’évader, comme le faisaient comprendre certains gardiens et sur l’article du journal, mais :
    1. - Pour se faire soigner sérieusement.
    2. - Pour du travail promis, et semi-liberté promise également. De toutes ces promesses non tenues, il en eu marre...
    Il affirme sous mes yeux et ses enfants que ceci est I’exacte vérité.
    A sa sortie il racontera à votre réunion l’histoire d’un nommé M. qui a avalé cuillère, fourchette, couteau, verre à 17 h 45, hospitalisé le lendemain à 12 h. Toute la nuit il a tapé à la porte, et le matin il était mis au mitar, et vers midi hospitalisé.

    A Grenoble le 22 novembre 1972

    N.

    Si vous pouvez m’envoyez un petit mot, cela me fera plaisir, et me faire savoir la suite de cette pétition.
    Dans l’attente de vous lire bientôt recevez mes meilleures pensées.

    P. S. Mon mari me dit aussi qu’à sa sortie il voulait écrire un livre sur ce régime pénitencier avec le GIP.