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Fragments d’Histoire de la gauche radicale
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Troisième Lettre
{Intolérable}, n°4, 1972, p. 18-20.
Article mis en ligne le 11 avril 2014
dernière modification le 10 avril 2014

par ArchivesAutonomies

Jeudi 6

Cher S.,
Je viens de recevoir ta lettre ce soir et j’y réponds aussitôt.
Je suis très heureux que toi tu me laisse pas tomber, car à par mon psychiatre et l’infirmière qui s’occupaient de moi à l’hôpital je n’ai pas de courrier.
Je vais d’abord répondre aux questions les plus pressantes. Pour obtenir un permis de visite tu ne dois pas écrire mais aller voir le juge Roussel cabinet 76 au Palais de Justice de Paris ; c’est ce juge qui est chargé de l’instruction de mon affaire et lui seul peut te donner le permis (tu dois te munir de 2 photos d’iden­tité). Mr Tuffery est aussi un juge pour la « came » mais il n’a rien à voir dans mon affaire.
Si tu veux m’envoyer un peu d’argent il faut le faire par mandat normal.
Lundi j’ai eu la visite de mon psychiatre le Doc Trolonge et de l’infirmière chargée de ma "psychothérapie". Ils sont tous deux très sympa et j’ai été très heureux de les voir. Le Doc Trolonge m’a apporté un bouquin de David Cooper : "psychiatrie et Anti­psychiatrie". Je crois que je t’avais parlé déjà de l’Anti-psy­chiatrie. Expérience faite à Londre à Kinsethall et qui a donné de résultat assez suprenant... et assez inatendu pour ses promo­teurs : Cooper, Laing et Esterson. Ils ont été tellement loin dans l’identification avec leurs malades étiquetés "schizophrènes" qu’ils sont tous partis dans un "trip" incroyable (le trip veut dire voyage en anglais, mais pour les junkies (ou drogués) c’est un voyage hors du temps et de l’espace !)
Le Doc doit revenir lundi 18 et je lui ai demandé le bouquin de Laing "Le moi divisé". Ca serait peut-être intéressant que tu le rencontre (non, pas pour toi !) car tu pourrais discuter de moi et de l’image que la famille avait de moi pendant mon enfance. Ça peut avoir une importance. Car ce que je lui dis moi n’est que ce que je me représentais de mon existence alors que toi tu es exté­rieur à ma propre vie mais quand même un témoin de mon contexte familiale (même pour le peu qu’on a vécu ensemble). Enfin si tu veux le voir tu peux lui téléphoner à l’hôpital A. Chenevier le matin entre 10 et 12 heure. Tu demande au standardiste le Pavillon Rist rez de chaussée et tu demandes le doc Trolonge ou Mme Landrieux. Enfin tu fais comme tu veux. Tu sais le doc est un type très sympa et tu serais supris en le voyant car il a plutôt l’air d’un hyppy que d’un psychiatre.
J’écris comme un dégueulasse c’est à cause d’un de mes doigt de la main droite qui a été opéré il y a deux mois pour une rupture d’un tendon. On m’a mis une "broche" c’est à dire un filin d’acier avec des ameçons et des plombs (un vrai attirail pour aller à la pêche !) J’avais un plâtre mais les flics des Stup me l’ont cassé pour voir si je n’avais pas de came dedans. La broche je l’ai toujours et j’écris lettre sur lettre au médecin pour qu’il m’envoie en chirurgie me la faire enlever, apparem­ment il n’a pas l’air pressé.
Tu sais quand tu dis "tu n’es pas bien dans ta peau, alors change de peau" je pourrais te répondre comme R. Devos : "manque de chance j’ai plus de pot" ! Changer de peau n’est pas si simple que cela. Si tu as tant soit peu bouquiné sur la psycho­logie tu dois savoir qu’il y a des choses qui rentre dans la tête et qu’il est difficile de sortir. Il est parfois un personnage qui s’installe en soit et dont on voudrait se débarrasser mais on ne sait pas comment se personnage a pris existence comme on ne sait pas (ou on a peur) le chasser, et cela peut paraître complexe et irrationnel mais en matière de psychologie rien n’est rationnel.
Je sais qu’il y a des gens bien dans ce monde, j’en ai rencontré quelques un. Mais c’est peut-être ces gens bien qui m’ont fait le plus de mal... Mais ceci est une autre histoire trop longue à raconter ! Enfin j’avais un ami depuis 5 ans et c’était mon "trip". C’est avec lui que je voulais partir aux Indes et c’est certainement avec lui que j’y aurais laissé ma peau. Je l’ai laissé à Amsterdam deux jours avant mon arrestation ; il sait que je suis ici mais apparemment il n’a pas envie de m’écrire. Enfin il me fait donner le bonjour par une amie et s’excuse d’avoir "perdu" mon adresse. Cinq ans avec lui et 5 ans de came. Une vie folle de Junky ! Tu vois c’est con d’aimer quelqu’un et plus con d’avoir honte et de ce fait se raccrocher à la seringue pour s’oublier, pour se créer une dépendance qui fasse moins souffrir que la première. Peut-être peux-tu comprendre ce combat entre moi et cet inconnu qui est en moi et dont je ne peux chasser la présence... c’est le début du problème et c’est là que ce greffe tous sentiments de culpabilité et début de désidentification.
Je vais te quitter pour ce soir car je viens de prendre mon médicament et dans quelques minutes je vais délirer.
Je t’embrasse et j’espère te voir prochainement.

H.

P. S. Le parloir c’est pas très gai mais j’aurais beaucoup de plaisir à te voir. Il faut se présenter à 13 heures, les lundi, jeudi ou samedi.
P. S. Embrasse M. de ma part et donne le bonjour à T. et N. si tu les vois.